Depuis les terrasses d’Aix-les-Bains, il est là, immense et familier. Une longue muraille sombre qui ferme l’horizon vers l’est et qui semble veiller sur le lac du Bourget. Les Aixois lèvent souvent les yeux vers lui pour savoir quel temps il fera. En hiver, ils observent ses premières neiges ; en été, ils y cherchent la fraîcheur. Le Revard n’est pas simplement une montagne. C’est depuis plus de cent trente ans le quartier d’altitude d’Aix-les-Bains, son refuge climatique, son terrain de jeux et l’une des histoires touristiques les plus étonnantes des Alpes françaises.
Car avant d’être un domaine nordique renommé ou un belvédère spectaculaire, le Revard fut une invention. Une montagne que des médecins, des hôteliers et des entrepreneurs ont littéralement imaginée et construite pour répondre à un besoin très particulier : permettre aux curistes venus soigner leurs rhumatismes à Aix-les-Bains de respirer un air plus pur et plus frais en altitude.
Une montagne née de la cure d’air
À la fin du XIXe siècle, Aix-les-Bains est l’une des grandes stations thermales européennes. Princes, aristocrates et grandes fortunes fréquentent les thermes. Mais la concurrence est rude. En Suisse, des stations comme Davos attirent une clientèle séduite par les vertus supposées de l’air de montagne. Les élites aixoises comprennent qu’elles disposent d’un trésor inexploité : ce vaste plateau boisé qui domine la ville à près de 1 550 mètres d’altitude.
Le docteur Jean Monard devient l’un des plus fervents défenseurs du projet. À une époque où l’on croit profondément aux vertus thérapeutiques du climat, il multiplie les observations météorologiques et publie des études démontrant la qualité exceptionnelle de l’air du Revard. On parle alors de « cure d’air », de bains de soleil et de séjours régénérateurs. La montagne doit devenir le prolongement naturel des thermes d’Aix-les-Bains.
Le site possède en effet des atouts remarquables. Situé dans le massif des Bauges, il domine de plus de 1 200 mètres le lac du Bourget. Son altitude lui assure des étés frais, des hivers neigeux et un ensoleillement généreux. Depuis ses falaises, le regard porte du Mont-Blanc aux Aravis, de la Chartreuse au Jura, avec le lac du Bourget étendu en contrebas comme une mer intérieure.
L’exploit du petit train à crémaillère
Encore fallait-il parvenir jusqu’au sommet.
À l’époque, rejoindre le Revard nécessite plusieurs heures de marche depuis Aix-les-Bains. En 1892, un pari fou devient réalité : un chemin de fer à crémaillère relie la ville thermale à la montagne. Son inauguration constitue un événement majeur de la vie savoyarde.
La ligne mesure près de dix kilomètres et franchit un dénivelé de plus de 1 200 mètres. On embarque presque au cœur d’Aix-les-Bains. Très vite, les villas thermales disparaissent. Le train s’enfonce dans les bois, franchit des ouvrages d’art audacieux et offre des vues de plus en plus spectaculaires sur le lac du Bourget. Les locomotives gravissent des pentes pouvant dépasser 20 %. Elles empruntent des viaducs, traversent des tunnels et serpentent dans les forêts au-dessus de Mouxy. Le trajet dure environ une heure quinze à la montée. Pour les voyageurs de l’époque, l’expérience est extraordinaire. L’arrivée au sommet provoque souvent un émerveillement décrit dans de nombreux récits de voyageurs.
Autour de la gare apparaissent rapidement un restaurant, des hôtels et un observatoire. La station estivale du Revard est née.
Une station climatique suspendue au-dessus du lac
Les premiers bâtiments du Revard surprennent encore aujourd’hui par leur modernité.
Les hôtels et le restaurant sont conçus selon les principes de l’hygiénisme. Les galeries, les loggias et les terrasses permettent aux visiteurs de prendre l’air et le soleil. L’architecture est volontairement sobre. On privilégie la lumière, la ventilation et les espaces ouverts.
Le sommet se dote aussi d’un observatoire. Une simple plateforme de bois installée au bord de la falaise permet d’admirer un panorama exceptionnel. Les visiteurs viennent y contempler le coucher du soleil ou observer les lumières d’Aix-les-Bains qui scintillent mille mètres plus bas.
Le Revard devient rapidement un lieu à la mode. Les affiches touristiques de l’époque vantent « la station d’altitude la plus proche de Paris ». Des souverains européens, des artistes et de riches familles viennent y passer l’été. On y pratique les promenades, les pique-niques, les bains de soleil et les longues conversations sur les terrasses dominant le lac.

L’une des premières stations de ski de France
Puis l’hiver arrive.
Au début du XXe siècle, quelques passionnés montent au Revard avec de longues planches de bois venues de Scandinavie. Les premières descentes ont lieu dès 1906. En 1908, des skieurs prennent le pari d’exploiter le train en hiver. L’année suivante, le Revard devient officiellement une station de sports d’hiver. Il est alors l’une des toutes premières stations françaises créées de toutes pièces pour le ski.
L’atmosphère est pionnière. On skie en longues jupes et en vestes de laine. Les concours attirent des champions étrangers. Le célèbre skieur norvégien Durban Hansen contribue à populariser la discipline et enseigne une technique révolutionnaire qui inspirera plus tard l’École du ski français. Parmi ses premiers élèves figure un certain Roger Frison-Roche.
Le Revard se dote d’un tremplin de saut à ski, d’une piste de luge, de premières remontées mécaniques et d’une patinoire. Pendant plusieurs décennies, il est l’un des grands laboratoires des sports d’hiver français.
Il sera même candidat à l’organisation des premiers Jeux olympiques d’hiver de 1924. Le projet n’aboutira jamais, mais il témoigne de l’ambition considérable que nourrit alors la station.
Le téléphérique le plus spectaculaire de son époque
Dans les années 1930, le succès du ski devient tel que le train à crémaillère ne suffit plus.
La compagnie PLM décide alors de construire un téléphérique extraordinaire. Inauguré en 1935, il est considéré comme le plus puissant du monde. Il relie les Mentens, au-dessus de Mouxy, au sommet du Revard en une seule portée de plus de 1 600 mètres, sans aucun pylône intermédiaire. Les cabines de quarante places franchissent plus de 840 mètres de dénivelé en sept minutes à peine.
Pour les voyageurs, le spectacle est saisissant. La cabine quitte la forêt, s’élève brusquement au-dessus du vide et fonce vers les falaises du Revard suspendues dans le ciel.
Le téléphérique symbolise alors la modernité triomphante.
Mais l’automobile progresse rapidement. La nouvelle route vers le plateau facilite l’accès et concurrence bientôt le transport par câble. Le téléphérique cesse finalement de fonctionner en 1969.

Le rêve inachevé d’une ville à la montagne
L’après-guerre ouvre un nouveau chapitre.
Le Conseil général de la Savoie et la Société immobilière du Revard font appel à l’architecte-urbaniste Laurent Chappis, le créateur de Courchevel.
Sa vision est ambitieuse.
Le Revard ne doit plus seulement être une station de ski ou de cure. Il doit devenir une véritable ville d’altitude, un centre international de tourisme estival. Chappis imagine des équipements culturels, des installations sportives, des résidences d’artistes, un théâtre, un amphithéâtre, des hébergements variés et même un campus universitaire de montagne.
Le projet ne verra jamais totalement le jour.
Mais plusieurs éléments demeurent. Des boucles résidentielles sont créées dans la forêt et quelques chalets dessinés par Chappis sont construits à partir de 1954. Inspirés des mazots alpins, ces bâtiments en bois sont implantés en quinconce afin de préserver l’ensoleillement et les vues. Leur architecture reste aujourd’hui l’un des patrimoines les plus singuliers du Revard.
La montagne des colonies de vacances
À partir de 1957, une nouvelle clientèle apparaît.
Les anciennes infrastructures accueillent des colonies de vacances. L’ancienne gare d’arrivée de la crémaillère devient notamment la colonie de la ville de Pantin.
Pendant des décennies, des milliers d’enfants découvrent ici la montagne. Ils apprennent à skier, partent observer les marmottes, construisent des cabanes dans les bois et connaissent leurs premiers grands couchers de soleil sur le lac du Bourget.
Le Revard change de vocation. Il devient une montagne populaire et accessible.

Le petit Canada de Savoie
À partir des années 1970, une nouvelle identité s’impose.
Le ski nordique connaît un essor considérable. Les paysages du plateau se prêtent idéalement à cette pratique. D’immenses clairières alternent avec des forêts d’épicéas et de sapins. Les reliefs demeurent doux. Les panoramas s’ouvrent sans cesse sur le Mont-Blanc et les Bauges.
Le premier foyer de ski de fond ouvre en 1971. Les championnats de France de 1972 et 1973 accélèrent le développement du domaine nordique. Progressivement, le Revard s’associe à La Féclaz et à Saint-François-de-Sales pour former Savoie Grand Revard.
Aujourd’hui encore, avec environ 130 kilomètres de pistes de ski de fond, le domaine constitue l’un des plus importants de France. Cette succession de forêts, de combes enneigées et de vastes plateaux lui vaut un surnom qui lui ressemble parfaitement : le Petit Canada.

Que faire au Revard aujourd’hui ?
Le premier choc reste celui du panorama.
Le belvédère du Revard est probablement l’un des plus impressionnants de France. Les passerelles de bois et la plateforme de aménagées au bord de la falaise donnent littéralement l’impression de flotter au-dessus du vide. Par temps clair, le regard embrasse le lac du Bourget, Aix-les-Bains, le Jura, la Chartreuse, Belledonne, les Aravis et le Mont-Blanc.
L’été, le plateau devient un immense terrain de loisirs.
On y pratique la randonnée, le VTT, le gravel, l’équitation, le trail, la course d’orientation ou le parapente. D’anciens chemins historiques, comme celui du Pertuiset ou le tracé de la crémaillère, permettent encore de relier le sommet à Aix-les-Bains à pied.
En automne, les forêts prennent des couleurs extraordinaires. Les brumes du lac s’accrochent parfois à mi-pente tandis que le plateau demeure au soleil.
En hiver enfin, le Revard retrouve son âme originelle. Ski de fond, ski alpin débutant, raquettes, luge, chiens de traîneaux et balades contemplatives se succèdent dans une ambiance bien différente des grandes stations alpines.
Ici, tout paraît plus calme. On vient ps au Revard pour respirer, pour marcher dans les forêts enneigées, pour regarder le soleil se coucher derrière le lac du Bourget et pour retrouver ce rapport presque intime entre une ville et sa montagne.
C’est peut-être cela, finalement, le plus étonnant au Revard. Plus de cent trente ans après les premiers curistes venus chercher l’air pur, cette montagne continue exactement de remplir sa mission : offrir à quelques kilomètres d’Aix-les-Bains une parenthèse de lumière, de silence et de grands horizons.
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