Il y a des villes qui se dévoilent immédiatement et d’autres qu’il faut apprivoiser. Thonon-les-Bains appartient sans doute à la seconde catégorie. En arrivant par la route depuis Genève ou Annemasse, rien ne laisse vraiment imaginer que l’on est en train de pénétrer dans l’une des villes les plus singulières des Alpes françaises. Pourtant, il suffit d’atteindre le belvédère qui domine le port de Rives pour comprendre.
Le Léman s’étire devant vous comme une mer intérieure. En face se dessinent les coteaux suisses et, vers l’est, le regard glisse jusqu’aux montagnes du Valais. Derrière la ville s’élèvent les premiers reliefs du Chablais et les vallées qui montent vers les alpages de la Vallée d’Aulps ou les sommets du Géoparc mondial UNESCO du Chablais.
À Thonon, tout est affaire de dialogue. Dialogue entre l’eau et la montagne, entre la France et la Suisse, entre la douceur presque méridionale du lac et les neiges qui blanchissent les sommets tout proches. Ville thermale, ancienne capitale du Chablais savoyard, station de villégiature de la Belle Époque et porte d’entrée vers les montagnes, Thonon-les-Bains possède plusieurs vies et plusieurs visages.
Une ville née entre lac et montagne
L’histoire de Thonon est intimement liée à sa situation géographique. Installée sur un promontoire dominant le Léman d’une quarantaine de mètres, elle a longtemps regardé vers le lac. Celui-ci constituait à la fois une voie de communication, une source de nourriture et une ouverture sur le monde.
Le site est occupé depuis l’Antiquité, mais c’est au Moyen Âge que la ville prend véritablement son essor. Les comtes de Savoie comprennent rapidement l’intérêt stratégique de cette position, entre Genève et le Valais, aux portes des grandes vallées alpines.
Au XIIIe siècle, Thonon devient la capitale du Chablais savoyard. Les ducs de Savoie y séjournent régulièrement et développent la cité. Les rues médiévales s’organisent autour de la Grande-Rue, les remparts se renforcent et le port de Rives devient l’un des points de passage majeurs du Léman.
La ville regarde alors davantage vers l’eau que vers la montagne. Les barques transportent céréales, bois, vins, poissons et voyageurs. Le Léman est une véritable autoroute commerciale avant l’heure.
Aujourd’hui encore, ce passé se lit dans la géographie même de Thonon. La ville haute domine toujours le port de Rives. Entre les deux, le dénivelé est suffisamment marqué pour avoir justifié, dès le XIXe siècle, la création d’un funiculaire.
Les Thononais lui vouent d’ailleurs une affection particulière. Mis en service en 1888, il permettait initialement de transporter les marchandises entre le port et la ville haute. Son premier système de traction, utilisant onze tonnes d’eau comme contrepoids, était alors totalement inédit. Aujourd’hui encore, emprunter ce petit funiculaire constitue l’une des expériences les plus attachantes de la ville. En quelques minutes seulement, on passe des terrasses du port aux ruelles de la vieille cité.

Le Chablais, la Réforme et le retour à la paix
Pour comprendre l’identité de Thonon et du Chablais, il faut remonter au XVIe siècle.
La Réforme protestante bouleverse alors toute la région lémanique. Genève devient l’un des grands centres du calvinisme européen et son influence s’étend rapidement autour du lac. Le Chablais n’y échappe pas.
En 1536, les Bernois envahissent le pays. Les églises sont transformées, les monastères supprimés et le culte catholique interdit. Pendant près de soixante ans, la population vit au rythme de cette nouvelle confession imposée par l’occupation.
La situation change en 1567 lorsque le Chablais retourne dans les États de Savoie. Pourtant, le catholicisme ne revient pas immédiatement. Les tensions demeurent fortes et les plaies ouvertes.
C’est alors qu’apparaît une figure essentielle de l’histoire savoyarde : François de Sales.
Le jeune noble savoyard est envoyé en mission dans le Chablais en 1594. La tâche semble impossible. On raconte qu’à son arrivée, seules quelques dizaines de personnes pratiquent encore le catholicisme dans toute la région.
François de Sales entreprend pourtant un patient travail de dialogue. Il va à la rencontre des habitants, discute, écrit, explique. Il refuse la violence et choisit la persuasion. La légende raconte qu’il glissait sous les portes de petits textes expliquant sa foi. Ces écrits sont d’ailleurs parfois considérés comme l’une des premières formes de presse religieuse. Peu à peu, les tensions s’apaisent. Une grande partie de la population revient progressivement au catholicisme. Cette reconquête spirituelle ne s’est pas faite par la contrainte mais par la parole et la recherche de l’apaisement. Elle a profondément marqué l’identité du Chablais.
Aujourd’hui encore, la figure de saint François de Sales est omniprésente à Thonon. La basilique Saint-François-de-Sales rappelle cette période décisive, tout comme les nombreuses références patrimoniales qui ponctuent la ville.
L’histoire religieuse du Chablais est aussi une histoire de réconciliation. Elle explique probablement une partie du caractère ouvert de cette région située depuis toujours à la rencontre des influences françaises, savoyardes et suisses.

Une ville de patrimoine et de villégiature
On pourrait facilement traverser Thonon sans soupçonner ses richesses architecturales.
Le château de Ripaille est certainement le plus spectaculaire de ses monuments.
Installé au bord du Léman, entouré de vignes et de grands arbres, il est l’un des lieux les plus chargés d’histoire de toute la Savoie. Au XVe siècle, le premier duc de Savoie, Amédée VIII, y fait édifier une résidence qui accueille successivement un palais, un monastère puis une chartreuse.
Le domaine a traversé les siècles avant d’être restauré à la Belle Époque par un industriel passionné d’art. Aujourd’hui encore, l’ensemble dégage une atmosphère singulière, presque hors du temps.
À quelques kilomètres seulement du centre-ville, on a le sentiment de pénétrer dans une résidence princière oubliée entre lac et forêt.
En revenant vers le centre historique, une autre surprise attend le visiteur.
L’église Notre-Dame-du-Léman, construite dans la première moitié du XXe siècle par l’architecte Maurice Novarina, possède un décor intérieur remarquable. Sa vaste mosaïque représentant la Vierge à l’Enfant dans une barque semble faire entrer le Léman lui-même dans l’édifice.
Maurice Novarina a d’ailleurs laissé une empreinte considérable sur la ville.
Mais Thonon est aussi une ville de villégiature.
À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les vertus des eaux de la Versoie sont reconnues. Le thermalisme se développe progressivement et transforme profondément le visage de la cité.
Des hôtels apparaissent, les villas se multiplient, le boulevard de la Corniche se borde de belles demeures aux influences éclectiques.
Cette architecture raconte une autre époque, celle où l’on venait à Thonon prendre les eaux et profiter d’un art de vivre lémanique fait de promenades, de jardins et de longues journées passées au bord du lac.

Une ville tournée vers le Léman
À Thonon, le lac Léman n’est jamais très loin.
Depuis le belvédère, le regard plonge vers le port de Rives, l’un des endroits les plus agréables de la ville.
On y retrouve encore les anciennes cabanes de pêcheurs, témoins d’une activité traditionnelle toujours vivante. Le port de plaisance, les terrasses animées et les bateaux de la CGN qui relient Lausanne rappellent combien le Léman demeure un espace de circulation et de rencontres.
Les quais invitent à la flânerie.
On peut suivre la rive vers la plage municipale et poursuivre jusqu’au domaine de Ripaille. Ici, les grands pins descendent presque jusqu’à l’eau et les galets offrent un contact permanent avec le lac.
L’ambiance est étonnamment méditerranéenne.
Les mouettes tournent au-dessus des embarcations, les paddleboards glissent silencieusement sur l’eau et le bleu du Léman semble parfois se confondre avec celui du ciel.
Le parc thermal constitue un autre lieu de respiration. Ses grands arbres, sa buvette de la Versoie et ses perspectives vers le lac invitent à ralentir.
Le Musée du Chablais mérite également une halte. Ses collections racontent plusieurs millénaires d’histoire régionale et rappellent combien le Léman a toujours exercé une véritable fascination sur les artistes, les écrivains et les voyageurs.
Jean-Jacques Rousseau, Lamartine ou Stravinsky ont tous été sensibles à cette lumière particulière et à cette alliance unique entre lac et montagne.

Autour de Thonon, un condensé du Léman et des Alpes
L’un des grands privilèges de Thonon est de constituer une formidable porte d’entrée vers les paysages du Chablais.
En quelques minutes seulement, on peut rejoindre Yvoire. Cette petite cité médiévale, classée parmi les Plus Beaux Villages de France, déploie ses ruelles fleuries et ses maisons de pierre directement au bord du Léman.
Vers l’est, Évian-les-Bains offre une autre ambiance, plus élégante et plus Belle Époque, avec ses grands hôtels et ses quais ouverts sur le lac.
En prenant de l’altitude, le décor change rapidement.
La Vallée d’Aulps conduit vers Morzine et Avoriaz, tandis que les routes qui montent vers le plateau de Gavot ou le col de Cou ouvrent des perspectives magnifiques sur le Léman et les Alpes valaisannes.
Le Géoparc du Chablais révèle quant à lui un patrimoine naturel exceptionnel : alpages, torrents, blocs erratiques, belvédères et forêts profondes composent un territoire d’une étonnante diversité.
Cette proximité permanente entre lac et montagne constitue probablement le principal secret de Thonon.
Le matin, on peut prendre un café sur le port en regardant les bateaux partir vers Lausanne. Quelques heures plus tard, on se retrouve sur les crêtes du Chablais, face au Mont-Blanc.
Peu de villes alpines offrent une telle diversité de paysages dans un rayon aussi restreint.
C’est sans doute pour cette raison que Thonon-les-Bains ne se visite jamais complètement en une seule journée.
Elle se découvre lentement, au rythme de ses funiculaires, de ses promenades au bord de l’eau et de ses points de vue ouverts sur le Léman.
Une ville discrète, parfois sous-estimée, mais qui possède ce mélange rare de douceur lacustre, de profondeur historique et d’horizon alpin qui donne envie d’y revenir encore et encore.

Crédits photos:
Thonon : fontaine hôtel de ville : Chabe01, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/da/Fontaine_H%C3%B4tel_Ville_Thonon_Bains_1.jpg
Thonon funiculaire : Pymouss44, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/4d/Thonon-les-Bains_funiculaire.jpg
Thonon port: Chabe01, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons// https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3a/Port_Rives_Thonon_Bains_4.jpg
Promenade Ripaille-Thonon: Florian Pépellin, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/67/Promenade_de_Ripaille_%C3%A0_Thonon-les-Bains_%28automne_2021%29.JPG
Château de Ripaille: Espirat, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9e/Thonon-les-Bains._Ch%C3%A2teau_de_Ripaille._%282%29._2015-06-21.JPG
Thonon Parc Thermal : Dmnt44, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/8/8f/Le_Parc_thermal_Tho.jpg
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