Il faut oublier la frontière.
Oublier un instant la ligne tracée aujourd’hui entre la France et l’Italie, les panneaux indiquant Italia au col de Montgenèvre, les douanes disparues, les limites régionales entre Provence-Alpes-Côte d’Azur et Piémont. Puis regarder les montagnes autrement.
Depuis Briançon, des routes montent vers le col du Montgenèvre et descendent naturellement vers Cesana Torinese et Oulx. Du Queyras, le col Agnel ouvre directement sur la haute Val Varaita et Casteldelfino. Plus au nord, les vallées de la Clarée, de Bardonecchia et du haut val de Suse semblent séparées par d’impressionnantes murailles minérales ; pourtant, pendant des siècles, bergers, marchands, colporteurs, soldats, artisans et familles ont franchi ces passages comme on traverse aujourd’hui une vallée voisine.
Au Moyen Âge, tous ces territoires appartiennent à un même monde politique : le Dauphiné.
Et au cœur de ces hautes vallées se développe une organisation particulièrement originale : les Escartons.
Le mot évoque aujourd’hui une sorte de république alpine, presque une Suisse miniature cachée entre le Queyras, Briançon et le Piémont. L’image est séduisante, mais elle simplifie une réalité beaucoup plus intéressante. Les Escartons n’étaient pas un État indépendant. Ils constituaient des communautés montagnardes bénéficiant de franchises et d’une très large capacité à organiser leurs affaires locales, à répartir les charges communes et à gérer leurs ressources dans un environnement où la survie dépendait autant de la coopération que de l’autorité des princes.
En 1343, une charte accordée par le comte du Viennois (et dauphin) Humbert II consolide ces libertés. Quelques années plus tard, en 1349, le Dauphiné est transmis à la France. Les privilèges des communautés sont néanmoins maintenus et régulièrement confirmés. Les archives municipales de Briançon conservent encore la Charte des Escartons de 1343 ainsi que des lettres patentes de souverains français confirmant ces droits.
Puis, en 1713, le traité d’Utrecht coupe brutalement cet espace alpin en deux. Briançon et le Queyras restent français ; Oulx, Pragelato et Casteldelfino passent sous l’autorité de la maison de Savoie. Une frontière politique traverse désormais un territoire qui avait fonctionné pendant des siècles comme un ensemble de vallées interdépendantes.
Trois siècles plus tard, cette histoire demeure visible partout. Dans les noms des villages. Dans les fontaines décorées de fleurs de lys ou de dauphins. Dans les clochers à flèches de pierre. Dans une architecture étonnamment proche de part et d’autre de la frontière. Dans la langue occitane qui continue d’être parlée ou enseignée dans certaines vallées piémontaises. Dans les forts monumentaux de Briançon et de Mont-Dauphin, construits pour défendre la France contre la Savoie, puis dans les forteresses d’Exilles et de Fenestrelle élevées ou renforcées par les souverains savoyards face à la France. Et jusque dans certains noms du Piémont qui semblent étrangement français.
Pour comprendre les Escartons des Alpes, il faut donc parcourir un territoire qui ne se laisse pas enfermer dans une seule nation.
Qu’est-ce qu’un Escarton ?
Le terme peut sembler mystérieux.
Il dérive d’un vocabulaire lié à l’idée de répartition. Les communautés montagnardes devaient répartir entre elles les impôts et les charges dues au dauphin ; « escartonner » signifiait précisément effectuer cette répartition. Peu à peu, le mot désigne à la fois l’assemblée chargée de cette opération et le territoire qu’elle représente.
L’expression « République des Escartons », aujourd’hui très utilisée, doit être maniée avec précaution. Elle n’est pas le nom officiel d’un État médiéval indépendant. Elle désigne rétrospectivement un système fédératif de communautés bénéficiant de libertés exceptionnelles pour l’époque.
La charte de 1343, signée par Humbert II et des représentants des vallées, confirme notamment l’affranchissement d’une partie des obligations féodales, certaines libertés personnelles, des possibilités de gestion collective et une organisation locale relativement autonome. Le dauphin conserve toutefois des pouvoirs essentiels, notamment en matière de souveraineté et de justice : les Escartons restent donc intégrés au Dauphiné puis, après 1349, au royaume de France.
Ce compromis est profondément adapté à la montagne.
À plus de 1 500 ou 2 000 mètres d’altitude, un pouvoir installé à Grenoble ou à Paris ne peut décider de tout. Les habitants doivent entretenir les chemins, réparer les ponts après les crues, répartir l’eau d’irrigation, gérer les pâturages, organiser l’exploitation des forêts, négocier le passage des troupeaux ou prévoir les approvisionnements nécessaires pendant l’hiver.
Dans les Escartons, la communauté devient donc une véritable unité politique et économique.
Ce qui nous paraît aujourd’hui relever de la commune ou de l’intercommunalité constituait alors une nécessité vitale.

Cinq Escartons des deux côtés des Alpes
On distingue traditionnellement cinq grands Escartons : Briançon, Queyras, Oulx, Pragelato et Casteldelfino. Les sources touristiques et patrimoniales françaises comme piémontaises utilisent encore aujourd’hui cette lecture du territoire.
Cette géographie mérite d’être observée lentement car elle ne correspond absolument pas à nos frontières modernes.
L’Escarton de Briançon
Il constitue le cœur occidental du système.
Autour de Briançon gravitent la haute vallée de la Durance, la Guisane conduisant vers le Lautaret, la Clarée, la Cerveyrette et la Vallouise. Les villages occupent des vallées profondément alpines mais situées sur plusieurs grands axes de circulation.
Briançon se trouve surtout à proximité du col du Montgenèvre, l’un des passages les plus anciens et les plus faciles des Alpes occidentales. Le voyage vers l’Italie est ici presque naturel. En moins d’une heure, on quitte Briançon, franchit le col à 1 860 mètres environ, traverse Claviere et descend vers Cesana et Oulx.
Aujourd’hui, une frontière nationale sépare ces lieux. Pendant des siècles, ils appartenaient au même univers dauphinois.
L’Escarton du Queyras
Le Queyras possède une géographie beaucoup plus fermée.
Les hautes montagnes entourent la vallée du Guil, que l’on pénètre par des gorges spectaculaires. À l’intérieur se succèdent Arvieux, Château-Queyras, Aiguilles, Molines, Saint-Véran, Abriès et Ristolas.
Mais cet apparent isolement est trompeur. Les habitants ont longtemps franchi les cols vers le Piémont, notamment le col Agnel, les cols proches du mont Viso ou d’autres passages aujourd’hui fréquentés essentiellement par les randonneurs.
L’office de tourisme du Guillestrois-Queyras rappelle encore le rôle de l’Escarton dans la gestion collective des charges, de l’entretien des routes et de questions aussi concrètes que le passage des troupes ou l’approvisionnement.
L’Escarton d’Oulx
De l’autre côté du Montgenèvre commence aujourd’hui l’Italie.
Pourtant, Oulx appartient historiquement au même Briançonnais dauphinois. Sa position sur l’axe reliant la vallée du Rhône à la plaine du Pô en fait depuis l’Antiquité un lieu de passage majeur. L’inventaire des archives municipales souligne précisément cette situation sur la route transalpine et conserve des documents remontant au XIVe siècle.
L’Escarton d’Oulx englobait un territoire qui couvre aujourd’hui une grande partie de la haute vallée de Suse, autour notamment d’Oulx, Bardonecchia, Cesana, Salbertrand et Sauze d’Oulx. Les sources locales rappellent qu’il regroupait de nombreuses communautés et qu’il partageait avec Briançon et les autres Escartons les mêmes institutions et traditions administratives.
Pragelato et la haute Val Chisone
Plus au sud-est, l’Escarton de Pragelato occupait la haute vallée du Chisone.
Le paysage est magnifique : une longue vallée d’altitude, couverte de mélèzes, qui descend aujourd’hui vers Fenestrelle et Pinerolo. Pragelato fut pendant des siècles le centre de ce territoire et sa commune revendique encore explicitement cette histoire. Elle rappelle que la vallée appartenait au Dauphiné, puis à la communauté des Escartons jusqu’au traité d’Utrecht de 1713.
Le patrimoine conserve de nombreuses traces de cette époque : fleurs de lys, croix de Savoie, cadrans solaires, architectures traditionnelles et surtout un héritage linguistique où l’occitan et le français ont longtemps côtoyé les usages locaux. On retrouve à Pragelato un Maison des Escartons.
Casteldelfino et la haute Val Varaita
Enfin, l’Escarton de Casteldelfino paraît presque isolé au sud du massif du mont Viso.
Pourtant, il communique naturellement avec le Queyras par le col Agnel, aujourd’hui l’un des plus hauts cols routiers des Alpes. Le Parc du Monviso rappelle que l’ancien Escarton s’étendait autour de Casteldelfino et des vallées voisines, notamment vers Bellino et Pontechianale.
Là encore, la frontière contemporaine donne une impression trompeuse. Le Queyras français et la haute Val Varaita italienne étaient moins deux mondes opposés que deux versants d’une même montagne.

Les Alpes n’étaient pas une frontière
C’est probablement l’idée la plus importante pour comprendre les Escartons. Nous sommes habitués à regarder une chaîne de montagnes comme une limite. La ligne de partage des eaux semble naturellement devenir une frontière politique. Pour les populations alpines, la réalité historique était souvent inverse.
Une crête pouvait certes séparer deux vallées pendant l’hiver. Mais dès la belle saison, les cols devenaient des portes. Les troupeaux passaient d’un versant à l’autre, les marchands vendaient leurs produits, les familles se mariaient entre vallées voisines et les ouvriers migraient en fonction des besoins.
Les Escartons illustrent parfaitement cette géographie. Briançon regarde vers Grenoble, bien sûr, mais également vers Oulx. Le Queyras communique avec la Val Varaita.
Les hautes vallées piémontaises utilisent les mêmes techniques de construction, cultivent souvent les mêmes céréales adaptées à l’altitude et organisent leurs ressources selon des contraintes comparables.
L’unité naît donc autant de la montagne que des institutions. Le traité d’Utrecht va profondément modifier cette logique.
1713 : le traité d’Utrecht coupe les Escartons en deux
Au début du XVIIIe siècle, les Alpes sont l’un des théâtres de la guerre de Succession d’Espagne.
La France de Louis XIV affronte une coalition dans laquelle le duc de Savoie joue un rôle important. Les vallées alpines deviennent stratégiques et les armées circulent sur les mêmes routes que les communautés utilisent depuis des siècles. La commune de Pragelato rappelle notamment que l’entrée du duc de Savoie dans la coalition contre Louis XIV transforme fortement la région et entraîne un renforcement militaire du Briançonnais.
En 1713, le traité d’Utrecht redessine la frontière.
Les territoires situés sur le versant oriental — Oulx, Pragelato et Casteldelfino — passent sous l’autorité de la maison de Savoie. Briançon et le Queyras restent français.
Le principe semble simple : faire davantage correspondre la frontière politique avec la crête alpine. Mais humainement, la rupture est considérable. Des vallées ayant vécu pendant plusieurs siècles dans le même espace institutionnel appartiennent désormais à deux États rivaux. Les routes, les habitudes, les parentés et les cultures ne disparaissent évidemment pas du jour au lendemain. La frontière administrative change beaucoup plus vite que les sociétés.
C’est précisément pour cela que l’ancien monde des Escartons reste aujourd’hui si visible dans le Piémont.
Pourquoi trouve-t-on encore des noms français dans les hautes vallées piémontaises ?
Arriver dans la haute vallée de Suse produit parfois une curieuse impression.
Les panneaux indiquent Oulx, Exilles, Salbertrand, Sauze d’Oulx. Plus loin apparaissent Pragelato, Fenestrelle ou Cesana. Certains noms semblent français, d’autres italiens (ou italianisés au XXème siècle), d’autres encore appartiennent à un vocabulaire qui paraît difficile à classer, comme Claviere ou Sestriere.
Il serait toutefois trop simple de dire que toute cette toponymie est « française ».
L’histoire linguistique est plus riche.
Les populations de ces vallées ont longtemps parlé des variétés occitanes — et dans certains secteurs francoprovençales — tandis que le français occupait fréquemment une fonction écrite, administrative, religieuse ou culturelle. Les travaux soutenus par la Région Piémont sur les minorités linguistiques montrent précisément cette coexistence de plusieurs codes, avec des usages différents selon les contextes.
À Pragelato, la commune souligne elle-même que l’occitan demeure au cœur de l’identité locale et que de nombreux signes rappellent les anciens liens avec le Dauphiné et la France.
Cette histoire explique la persistance de formes toponymiques qui ne correspondent pas simplement à une italianisation moderne.
Pendant plusieurs siècles, les actes administratifs ont été produits dans un environnement politique dauphinois puis français. Après 1713, le passage sous domination savoyarde n’efface pas immédiatement ces usages.
La Région Piémont a d’ailleurs financé dans la haute vallée de Suse des programmes portant explicitement sur une toponymie italien-occitan-francoprovençal-français, preuve de la superposition historique de plusieurs traditions linguistiques.
La meilleure manière de comprendre ces noms est donc de les considérer comme des strates de l’histoire.
Occitanes par leur fond local. Françaises par plusieurs siècles d’administration et de culture écrite. Italiennes par l’évolution politique ultérieure du Piémont puis par l’unification de l’Italie.
La frontière a changé, mais les noms ont gardé la mémoire de ce qui existait auparavant.

Un territoire occitan autant que français ou italien
Cette dimension est essentielle.
Les Escartons ne sont ni un morceau oublié de France en Italie, ni une curiosité purement italienne: leur culture traditionnelle appartient largement au monde occitan alpin.
L’occitan, ou langue d’oc, est encore valorisé dans plusieurs vallées piémontaises. L’office de tourisme d’Oulx souligne son rôle dans l’identité commune des anciens Escartons, au même titre que les architectures, les traditions et certains symboles.
Musique, danse, récits, vocabulaire agricole et noms de lieux circulent de part et d’autre de la frontière. Dans ces montagnes, on peut ainsi être historiquement dauphinois, devenir sujet du duc de Savoie en 1713, puis piémontais et italien, tout en parlant une variété occitane et en utilisant le français pour certains usages écrits.
Nos catégories nationales modernes sont souvent trop simples pour raconter la montagne.
L’architecture des Escartons, une culture visible dans la pierre
Il suffit de parcourir les villages pour retrouver une certaine unité.
Les maisons doivent répondre aux mêmes contraintes : altitude élevée, hivers longs, nécessité de stocker de grandes quantités de foin, élevage, manque de terres agricoles et abondance variable du bois ou de la pierre.
Les volumes sont compacts. Les bâtiments associent fréquemment espaces d’habitation, étables et stockage sous une même toiture ou dans des ensembles très proches.
Dans le Queyras, les grands balcons de bois et les fameuses maisons à fustes donnent à certains villages une silhouette immédiatement reconnaissable. Dans la haute vallée de Suse et le val Chisone, les matériaux et les détails changent, mais l’organisation générale répond à des préoccupations comparables.
Les fontaines occupent également une place centrale.
Elles fournissent l’eau, structurent les hameaux et deviennent parfois des supports décoratifs. À Pragelato, plusieurs conservent des fleurs de lys ou des croix de Savoie, véritables pages d’histoire sculptées dans la pierre.
Les cadrans solaires constituent une autre signature remarquable de ces vallées. Le soleil abondant des Alpes du Sud transforme les façades en horloges, souvent décorées de motifs religieux, de devises ou de symboles.
Des communautés où savoir lire avait une valeur particulière
L’un des aspects les plus souvent évoqués dans l’histoire des Escartons est le niveau relativement élevé d’instruction de certaines communautés alpines.
Il serait exagéré d’en faire une société entièrement alphabétisée à une époque où l’Europe rurale ne l’était pas. Mais l’organisation communautaire, la gestion des comptes, les échanges commerciaux et la nécessité de produire des actes écrits favorisent le développement de pratiques administratives particulièrement structurées.
Dans ces vallées, les archives communales comptent. Le cas d’Oulx est remarquable : l’archive historique de la commune conserve plusieurs siècles de documents, dont un fonds de parchemins remontant au XIVe siècle. À Briançon, la Grande Charte elle-même peut être consultée aux archives municipales. Cette relation aux documents explique aussi pourquoi la mémoire des Escartons a pu traverser les siècles avec une telle force.
Une frontière qui se couvre de forteresses
La séparation politique de 1713 ne crée pas seulement une frontière sur les cartes.
Elle transforme le paysage. Les royaumes savent désormais que les cols alpins peuvent ouvrir la route à une armée ennemie. Ils fortifient les vallées. Et les Escartons deviennent l’un des territoires où l’architecture militaire européenne se lit avec le plus de spectaculaire.

Briançon, verrou français des Alpes
Briançon possédait déjà une fonction défensive importante avant Vauban.
Mais les guerres de la fin du XVIIe siècle révèlent la vulnérabilité de la frontière. La ville est profondément fortifiée selon les principes de Vauban, puis complétée par un extraordinaire ensemble de forts construits sur les hauteurs environnantes.
Aujourd’hui, ces fortifications constituent l’un des ensembles Vauban inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Mais derrière leur beauté se cache une logique simple : empêcher une armée venant du Piémont et de la Savoie de descendre vers la France. Les montagnes que les Escartons avaient appris à traverser deviennent alors des lignes militaires.
Mont-Dauphin, forteresse face aux passages alpins
Plus au sud, Mont-Dauphin répond à la même inquiétude.
En 1692, après une offensive du duc de Savoie dans les Alpes françaises, Vauban choisit un plateau spectaculaire dominant les vallées du Guil et de la Durance pour construire une nouvelle place forte.
Le Centre des monuments nationaux présente encore Mont-Dauphin comme un ensemble défensif créé en 1692 pour sécuriser la frontière alpine.
Depuis les remparts, le paysage est immense:
- Le Queyras s’ouvre vers l’est.
- La Durance file vers le sud.
- La citadelle semble surveiller toutes les routes.
L’architecture militaire matérialise ici la nouvelle obsession des États modernes : contrôler la montagne.
Exilles, le fort qui a changé de camp
De l’autre côté de la frontière actuelle, le fort d’Exilles raconte peut-être mieux que tout autre la mobilité de cette frontière.Implanté dans un étranglement spectaculaire de la vallée de Suse, il contrôle depuis des siècles la route reliant Montgenèvre à Turin.
La forteresse appartient d’abord au système dauphinois puis français. Le site officiel du fort rappelle son passage sous contrôle français en 1349 et les nombreux conflits avec la maison de Savoie.
Puis tout bascule.
Au début du XVIIIe siècle, la Savoie prend définitivement possession du site et le traité d’Utrecht consacre son intégration au nouvel espace savoyard. Les ingénieurs militaires de Turin remanient alors profondément la forteresse.
Le plus fascinant est presque symbolique : les défenses changent d’orientation.
Le fort autrefois tourné contre la Savoie doit désormais défendre le Piémont contre la France. La pierre elle-même change de camp !
Fenestrelle, immense verrou du val Chisone
Plus bas dans le val Chisone, Fenestrelle appartient au même paysage militaire.
Après le basculement de la vallée sous autorité savoyarde, les souverains de Turin renforcent massivement les défenses de cette nouvelle frontière occidentale. La forteresse de Fenestrelle devient progressivement un gigantesque système militaire accroché à la montagne, destiné notamment à contrôler l’accès vers Pinerolo et la plaine piémontaise.
Avec Briançon, Mont-Dauphin et Exilles, elle permet de lire une véritable géographie de la méfiance.
Chaque État regarde l’autre à travers les cols. Chaque vallée possède son verrou.
Château-Queyras, protéger la vallée du Guil
Dans le Queyras, Château-Queyras occupe depuis longtemps un éperon stratégique dominant le Guil. Le château médiéval est progressivement adapté à l’artillerie puis remanié à l’époque moderne.
Sa silhouette massive rappelle que la vallée du Queyras n’était pas seulement une vallée agricole autonome : elle constituait aussi un accès potentiel vers la France depuis le Piémont.
Les Escartons vivent donc dans un paradoxe permanent: leur culture repose sur les échanges à travers la montagne mais leurs États construisent des forts pour empêcher ces mêmes passages.

Les musées où comprendre l’esprit des Escartons
Aujourd’hui, cette histoire ne se découvre pas uniquement dans les archives ou les forteresses. Plusieurs lieux permettent de retrouver la vie quotidienne, les langues et les savoir-faire de cet ancien territoire.
Les Archives municipales de Briançon
Ce n’est pas un musée au sens classique, mais probablement le lieu le plus important pour qui souhaite approcher directement l’histoire des Escartons.
Les Archives municipales de Briançon conservent la Charte de 1343, des lettres patentes des rois de France confirmant les privilèges, un cadastre du XVIe siècle et d’autres documents majeurs. Elles sont accessibles au public selon les modalités indiquées par la ville.
Voir ces parchemins permet de quitter le mythe.
Les Escartons deviennent soudain une administration réelle, avec ses comptes, ses droits, ses signatures et ses obligations.
La Casa degli Escartons de Pragelato
À Pragelato, la Casa degli Escartons “Alex Berton” constitue l’un des lieux les plus directement consacrés à cette mémoire.
Elle possède un espace d’exposition, une bibliothèque importante consacrée au territoire, des archives et des supports audiovisuels présentant la réalité historique et culturelle des Escartons. Les Parcs des Alpes Cottiennes l’utilisent également comme lieu de rencontres et de manifestations.
À proximité, le Museo del Costume e delle Tradizioni delle Genti Alpine permet de découvrir les costumes, pratiques et traditions de cette haute vallée. Les deux établissements participent régulièrement à des événements communs.
L’Écomusée Colombano Romean à Salbertrand
À Salbertrand, l’Ecomuseo Colombano Romean est particulièrement intéressant parce qu’il raconte moins les institutions que la vie quotidienne.
Le parcours s’intéresse au travail en montagne, aux moulins, aux fours collectifs, aux fontaines, aux édifices religieux et aux techniques qui permettaient de vivre dans cette haute vallée. Il porte le nom de Colombano Romean, mineur et tailleur de pierre qui réalisa au XVIe siècle le spectaculaire Pertus, une galerie d’environ cinq cents mètres creusée en altitude pour transférer l’eau d’un versant à l’autre.
Ce lieu est peut-être celui qui permet le mieux de comprendre ce que signifiait concrètement l’autonomie des communautés.
Gérer un territoire alpin, ce n’était pas débattre abstraitement de politique: c’était décider où faire passer l’eau, qui entretenait le moulin, comment répartir le bois, quand utiliser le four et qui réparerait le chemin après l’hiver.
Un patrimoine vivant plutôt qu’un souvenir figé
La mémoire des Escartons sert aujourd’hui de support à de nombreuses initiatives transfrontalières.
En Piémont, des programmes culturels réunissent encore occitan, francoprovençal et français. En 2025 et 2026, les Parcs des Alpes Cottiennes et leurs partenaires poursuivent ainsi des manifestations consacrées aux langues et cultures alpines.
Les vallées ont donc retrouvé, d’une certaine manière, leur ancien fonctionnement: la frontière existe politiquement, mais les parcs naturels coopèrent, les associations travaillent ensemble, les randonneurs franchissent librement les cols.
Les habitants du Queyras descendent ainsi vers la Val Varaita tandis que les Piémontais montent vers Montgenèvre ou Briançon. L’Europe contemporaine a rendu à ces montagnes une partie de la fluidité qu’elles avaient perdue avec les frontières militaires modernes.
Comment découvrir aujourd’hui le territoire des Escartons ?
Il n’existe évidemment pas une route unique. Pour comprendre le territoire, il faut accepter de franchir la frontière plusieurs fois.
Une première boucle peut partir de Briançon, gagner Montgenèvre, descendre vers Oulx, visiter Salbertrand et Exilles avant de rejoindre Pragelato par Sestriere.
Une autre commence dans le Queyras, traverse Molines et Saint-Véran, franchit le col Agnel lorsque celui-ci est ouvert, puis descend vers Pontechianale et Casteldelfino.
Ces itinéraires sont essentiellement estivaux dès que l’on emprunte les hauts cols. Le col Agnel, notamment, est fermé pendant une grande partie de l’année en raison de la neige.
Pour ressentir pleinement le territoire, il faut également marcher. Les anciens chemins reliant les vallées montrent beaucoup mieux que les routes modernes à quel point la montagne était parcourue. Une montée vers un col transforme rapidement la perception du paysage. D’en bas, la crête paraît infranchissable. D’en haut, on découvre soudain la vallée voisine.
C’est exactement ainsi que fonctionnaient les Escartons.
Quand venir ?
De juin à septembre, les hauts cols et la plupart des sentiers transfrontaliers sont accessibles, sous réserve de l’enneigement. C’est la meilleure saison pour relier physiquement les différents Escartons et comprendre leur géographie.
L’automne est extraordinaire dans le Queyras, le Briançonnais et les vallées piémontaises lorsque les mélèzes deviennent dorés, mais certains cols peuvent fermer rapidement après les premières neiges.
L’hiver offre une autre lecture. Les routes de fond de vallée restent accessibles, Briançon, Oulx, Pragelato ou Salbertrand peuvent être visités, mais les passages historiques d’altitude redeviennent ce qu’ils furent pendant des siècles : des montagnes difficiles à franchir.
Et c’est peut-être à cette saison que l’on comprend le mieux pourquoi les communautés avaient besoin d’une organisation aussi forte.
Crédit Photo:
ValSusa panoramica: Isiwal/Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e7/Susa_valley_from_Sacra_di_San_Michele.jpg?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
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