Il suffit parfois d’un panneau pour faire vaciller les frontières.
Vous roulez dans les Alpes italiennes, quelque part entre Oulx, Pragelato, Ostana, Chianale, Elva ou Vinadio. Tout autour de vous semble incontestablement piémontais : les plaques d’immatriculation, les cafés, les enseignes, l’administration, cette manière très italienne de faire vivre la place du village. Puis apparaît un deuxième nom sous celui de la commune. Une inscription commence par Lou, La, Valada. Sur une affiche flotte une croix occitane jaune sur fond rouge. Quelques kilomètres plus loin, une fête annonce une courento ; ailleurs, un musée parle de lenga d’òc.
Vous êtes toujours en Italie.
Mais vous êtes aussi en Occitanie.
Pas dans une Occitanie politique, dont il serait vain de chercher les frontières sur une carte administrative, mais dans un immense espace linguistique et culturel qui s’étend des Alpes piémontaises jusqu’aux Pyrénées et au Val d’Aran espagnol, en traversant tout le sud de la France. La Région Piémont reconnaît officiellement cette présence : la minorité occitane historique occupe un ensemble de hautes vallées des Alpes occidentales, depuis la haute vallée de Suse jusqu’aux vallées du Monregalese, et la langue bénéficie en Italie de la protection prévue par la loi nationale 482 de 1999 sur les minorités linguistiques historiques.
Voilà ce qui rend les vallées occitanes du Piémont si fascinantes.
Leur culture ne s’arrête pas à la frontière franco-italienne parce qu’elle est, pour une large part, plus ancienne que cette frontière. Les cols qui semblent aujourd’hui séparer les États ont longtemps relié des communautés. Le Montgenèvre rapprochait Briançon d’Oulx. Le col Agnel faisait communiquer le Queyras et la Val Varaita. Le col de Larche liait l’Ubaye à la Valle Stura. Des bergers, commerçants, colporteurs, religieux et artisans traversaient les crêtes bien avant que Paris et Turin ne décident où devait passer une frontière.
C’est aussi pour cette raison qu’une question revient souvent : si ces vallées appartiennent depuis longtemps au Piémont et qu’une partie d’entre elles a été dominée par la maison de Savoie, pourquoi leur culture n’est-elle pas “savoyarde” ?
Parce que langue, culture et souveraineté politique ne sont pas la même chose.
Et pour le comprendre, il faut parcourir les vallées une à une.
Mais où se trouvent exactement les vallées occitanes du Piémont ?
On parle volontiers « des vallées occitanes » comme d’un seul territoire continu. Sur le terrain, la réalité ressemble davantage à un éventail.
Depuis la plaine du Pô, les vallées s’enfoncent vers l’ouest en direction de la frontière française. Certaines sont longues et profondément encaissées ; d’autres ne sont que de courts sillons dominés par des montagnes abruptes. Au nord, elles appartiennent à la province métropolitaine de Turin ; plus au sud, l’essentiel se trouve dans la province de Cuneo.
La classification culturelle utilisée par la Chambra d’Òc distingue traditionnellement douze ensembles :
- Alta Valle di Susa,
- Val Chisone,
- Val Germanasca,
- Val Pellice,
- Valle Po,
- Valle Varaita,
- Valle Maira,
- Valle Grana,
- Valle Stura di Demonte,
- Valle Gesso,
- Valle Vermenagna
- et Valli Monregalesi.
La cartographie publiée par la Région Piémont reprend également cette grande continuité occitane le long de l’arc alpin occidental., mais les parcourir du nord au sud revient à entreprendre un véritable voyage à travers plusieurs Alpes.

Pourquoi ces vallées sont-elles occitanes alors qu’elles sont italiennes ?
La réponse devient désormais plus simple.
Parce que l’Italie est plus récente que la langue occitane.
L’occitan appartient à la grande famille des langues romanes nées de l’évolution du latin populaire après la disparition de l’Empire romain. Au Moyen Âge, il devient la langue d’une civilisation littéraire brillante, notamment celle des troubadours. Son territoire historique s’étend sur une vaste partie du sud de l’actuelle France, mais aussi dans certaines vallées des Alpes italiennes et dans le Val d’Aran espagnol. La Région Piémont rappelle que l’Occitanie linguistique s’étend aujourd’hui sur trois États : Italie, France et Espagne.
Les montagnes n’ont jamais empêché cette continuité et elles l’ont même parfois favorisée.
De nombreux cols permettent des communications directes entre les vallées. Une communauté pouvait être politiquement rattachée au Dauphiné, au marquisat de Saluzzo ou à la maison de Savoie tout en parlant une langue appartenant au même ensemble que celle utilisée sur le versant opposé.
Les frontières nationales sont venues bien plus tard.
Pourquoi ne sont-elles pas simplement « savoyardes » ?
C’est ici qu’il faut distinguer trois niveaux : politique, linguistique et culturel.
La maison de Savoie a progressivement contrôlé une grande partie du Piémont occidental. Mais ses États étaient profondément multilingues. On y parlait notamment piémontais, francoprovençal, français, occitan et d’autres variétés romanes.
« Savoyard » ne désigne donc pas une langue unique diffusée partout où régnait la dynastie.
Dans les hautes vallées de Suse et du Chisone, certaines communautés avaient d’ailleurs appartenu auparavant au Dauphiné et ne passent sous autorité savoyarde qu’après le traité d’Utrecht de 1713.
Plus au sud, plusieurs vallées ont longtemps été liées au marquisat de Saluzzo, État indépendant dont le rayonnement artistique reste visible à Saluzzo, Manta ou Elva. Dronero, par exemple, passe sous contrôle du marquisat à la fin du XIIIe siècle et ne devient savoyarde qu’après le traité de Lyon de 1601.
Autrement dit, lorsque la maison de Savoie prend possession de ces territoires, les populations y parlent déjà leurs langues alpines depuis des siècles.
Le souverain change mais la langue du village beaucoup moins vite. Aujourd’hui ces langues sont encore bien vivantes car elles sont parlées par les jeunes aussi.

Une langue, mais une multitude de parlers
Dire « l’occitan des vallées piémontaises » ne signifie pas que tout le monde parle exactement de la même manière de Bardonecchia à la Valle Gesso.
Bien au contraire.
Les vallées ont longtemps été relativement isolées les unes des autres pendant l’hiver et chaque communauté a développé ses propres caractéristiques phonétiques, lexicales et grammaticales.
L’occitan alpin appartient généralement au domaine vivaro-alpin, mais les variations locales sont considérables. La Région Piémont et la Chambra d’Òc insistent toutes deux sur cette diversité interne.
Un habitant de la Valle Maira peut donc reconnaître la langue d’un locuteur de la Val Pellice tout en constatant des différences immédiatement perceptibles. Cette diversité n’est pas une faiblesse mais simplement le résultat de plusieurs siècles de vie montagnarde.
La croix occitane au milieu des Alpes italiennes
Aujourd’hui, l’un des signes les plus visibles de ce renouveau culturel est la croix occitane, jaune sur fond rouge.
On la voit sur les panneaux, les affiches de festivals, les brochures touristiques ou les drapeaux accrochés aux maisons. Elle n’a évidemment pas toujours flotté dans les villages piémontais comme un drapeau national.
Son usage contemporain traduit plutôt la volonté de rendre visible une appartenance culturelle longtemps considérée comme un simple « patois » sans prestige.
Le mouvement de redécouverte de l’occitan connaît une importante dynamique au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Associations, chercheurs, musiciens et écrivains réhabilitent la langue, collectent les récits, enregistrent les anciens locuteurs et recréent des liens entre les différentes vallées. La Chambra d’Òc, active de Bardonecchia jusqu’aux vallées méridionales, joue aujourd’hui un rôle important dans cette transmission.

Courento, musique et fêtes : quand la culture se danse
La culture occitane n’est pas uniquement une langue que l’on apprend dans un livre. Elle se danse.
Dans plusieurs vallées du Piémont, la courento demeure l’une des danses traditionnelles emblématiques. Les formes varient selon les territoires, accompagnées d’autres danses comme le balet ou, en Val Varaita, certaines variantes locales documentées par les collecteurs de traditions musicales.
Les instruments ont évolué au fil du temps.
Vielles à roue, violons, accordéons diatoniques et autres instruments populaires accompagnent les bals et les fêtes. Certaines formations contemporaines utilisent aujourd’hui ces mélodies en les mêlant à des influences folk ou modernes.
Dans les villages, cette musique possède une importance particulière : elle permet à des générations qui ne parlent plus nécessairement couramment occitan de conserver un lien affectif avec la langue.
Une chanson mémorisée pendant l’enfance peut transmettre ce qu’un cours ne transmettra jamais complètement.
Une culture faite de migrations autant que d’enracinement
Il serait trompeur de présenter les Occitans des vallées comme des populations immobiles attachées depuis toujours au même village. La montagne obligeait précisément à bouger. Colporteurs, artisans, bergers et travailleurs saisonniers quittaient régulièrement leurs vallées. Les acciugai de la Valle Maira parcouraient les routes pour vendre les anchois ; d’autres communautés fournissaient artisans, domestiques ou commerçants aux villes de la plaine et au-delà.
Cette mobilité explique aussi la circulation des mots, des recettes, des chansons et des techniques. La culture occitane alpine n’est donc pas née de l’isolement. Elle est née d’un équilibre entre un enracinement extrêmement fort dans la vallée et une étonnante capacité à voyager.

Que mange-t-on dans les vallées occitanes ?
Il n’existe évidemment pas davantage une cuisine occitane unique qu’une architecture unique.
Mais plusieurs constantes reviennent : cuisine de montagne, nécessité de conserver les aliments, valorisation des pommes de terre, céréales rustiques, fromages, châtaignes et produits des alpages.
En Valle Varaita, les ravioles sont devenues emblématiques.
En Valle Grana, le Castelmagno raconte directement les pâturages d’altitude.
En Valle Maira, la tradition des anchois rappelle les longues migrations marchandes. Visit Cuneese associe ainsi les pommes de terre et fromages d’alpage aux ravioles et les anchois à la bagna cauda, montrant combien cuisine montagnarde et circulation des hommes se rejoignent.
À Ostana, la polenta de pommes de terre et de sarrasin accompagnée de tome locale résume parfaitement une cuisine née des ressources disponibles en altitude. Là encore, la gastronomie est une carte.
Vallées Occitanes: folklore ou réalité vivante encore de nos jours ?
Espaci Occitan à Dronero : comprendre la langue avant de repartir dans les vallées
Pour celui qui veut aller au-delà des paysages, Dronero constitue une étape essentielle.
L’Espaci Occitan abrite le Museo Sòn de Lenga, musée sonore consacré à la langue et à la civilisation occitanes. Des dispositifs audio permettent d’écouter les sonorités, de découvrir la littérature, la musique, l’histoire et les différents aspects de la vie sociale et matérielle. Le parcours est proposé en plusieurs langues, dont l’occitan, l’italien et le français.
C’est probablement le meilleur endroit pour comprendre que l’Occitanie ne correspond pas à une province perdue que l’on chercherait à reconstituer. Elle existe par la langue. Et la langue relie des régions très différentes. Après cette visite, retourner vers les villages de la Maira, de la Varaita ou de la Valle Po change complètement le regard.

Pourquoi la langue occitane vit-elle encore au Piémont ?
La transmission familiale a fortement diminué au XXe siècle, comme dans la plupart des régions européennes où les langues minoritaires ont subi la concurrence des langues nationales.
L’école, les médias, l’urbanisation et les migrations vers les villes ont renforcé l’usage de l’italien. Pourtant, l’occitan n’a pas disparu.
Depuis 1999, la loi italienne 482 reconnaît officiellement les minorités linguistiques historiques et permet notamment le financement d’actions concernant l’enseignement, les administrations et la toponymie. En Piémont, l’occitan fait partie des langues explicitement protégées avec le français, le francoprovençal et le walser. La Région continue encore aujourd’hui à financer des projets portés par les collectivités locales.
- Des cours sont organisés.
- Des guichets linguistiques existent.
- Des publications paraissent.
- Des toponymes traditionnels sont remis en valeur.
- La Région Piémont soutient également la recherche et des activités pédagogiques consacrées à son patrimoine linguistique.
La langue possède donc désormais quelque chose qu’elle avait longtemps perdu : une légitimité publique.
Ostana, Dronero, Pragelato : la culture occitane ne veut plus seulement survivre
Le changement le plus intéressant réside peut-être là. Dans plusieurs vallées, l’occitan n’est pas présenté comme le souvenir d’une civilisation disparue mais c’est un outil pour imaginer l’avenir.
- À Ostana, patrimoine architectural, culture et repeuplement sont associés.
- À Dronero, Espaci Occitan travaille sur la transmission linguistique.
- À Pragelato, l’identité occitane accompagne la valorisation du patrimoine local.
Dans plusieurs communes, cours de langue, événements, musiques et projets scolaires permettent à de nouvelles générations de retrouver une culture qu’elles n’ont pas nécessairement reçue directement de leurs parents. Des formations encore proposées récemment dans le cadre de la loi 482/1999 montrent que cette politique de transmission reste active.
C’est peut-être précisément parce que la langue a failli disparaître de l’usage quotidien qu’elle est aujourd’hui revendiquée avec autant de force.

Les vallées occitanes sont-elles françaises, italiennes ou occitanes ?
La question est mal posée.
Elles sont italiennes politiquement.
Elles sont piémontaises géographiquement et historiquement.
Et elles appartiennent à l’espace culturel occitan par leur patrimoine linguistique.
Ces trois réalités ne s’excluent absolument pas. C’est même toute la richesse du territoire.
Pendant des siècles, les vallées ont appartenu à différents États : Dauphiné, marquisat de Saluzzo, duché de Savoie, royaume de Sardaigne, puis Italie. Les souverains ont changé, les frontières ont avancé ou reculé, les langues administratives se sont succédée, mais les populations ont continué à nommer leurs montagnes, leurs torrents, leurs outils et leurs gestes quotidiens avec des mots hérités des générations précédentes.
Voilà pourquoi on trouve aujourd’hui des vallées occitanes en Italie.
Non parce qu’une population venue de France aurait récemment franchi la frontière, mais parce que la frontière a traversé un territoire culturel qui existait déjà.
L’Occitanie piémontaise n’est donc pas une curiosité folklorique coincée entre deux frontières; elle raconte quelque chose de beaucoup plus important sur les Alpes: pendant des siècles, les montagnes n’ont pas seulement séparé les peuples : elles les ont reliés.
C’est peut-être cela que racontent encore aujourd’hui les drapeaux occitans qui flottent dans les villages du Piémont : non pas la nostalgie d’une frontière disparue, mais la mémoire d’un monde où la culture savait depuis longtemps franchir les montagnes.
Crédit Photos:
Bardonecchia:Bryan Allison from Las Vegas, NV, USA, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/97/Bardonecchia_%28102169896%29.jpg?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
Paesana et Monviso: Supermferdi, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/92/Il_Monviso_visto_da_via_Crissolo_a_Paesana.JPG?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
Dronero Ponte del Diavolo: Ale zena, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ea/Dronero-Ponte_del_Diavolo-20180808_111108.jpg?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
Cuneo piazza Galimberti: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Cuneo_Piazza_Galimberti.jpeg
Limone panorama: Stefano59Rivara, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons// https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/22/Limone_dall%27alto.JPG?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
Chiappera: paebi, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/7e/Chiappera04.jpg?utm_source=commons.wikimedia.org&utm_campaign=index&utm_content=original
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