Chambéry, la capitale historique de la Savoie, demande un peu de temps, quelques détours, parfois même une légère curiosité avant de se dévoiler. Derrière une façade discrète se cachent deux mille ans d’histoire, des passages secrets, des palais, des incendies, des bombardements et le souvenir encore très présent des comtes et des ducs de Savoie.
L’idéal est d’arriver en train. La gare constitue aujourd’hui la porte d’entrée naturelle de la ville. Des milliers de voyageurs y passent chaque jour, souvent en route vers les stations de ski ou les grands lacs alpins. Pourtant, il suffit de lever les yeux vers les montagnes environnantes pour comprendre que Chambéry est autre chose qu’une ville de transit. Elle est née au milieu d’un carrefour de montagnes, entre le massif des Bauges, la Chartreuse et la chaîne de l’Épine, au point de rencontre des routes qui reliaient autrefois Lyon, Genève, Turin et Milan.
Pour comprendre Chambéry, il faut accepter de marcher un peu dans le temps.
Lémenc : avant Chambéry, il y avait déjà une ville
Depuis la gare, quelques minutes suffisent pour rejoindre la colline de Lémenc. La montée par le Faubourg Reclus, petite ruelle hors du temps, est courte mais symbolique. On quitte la ville moderne pour remonter jusqu’au premier site habité de l’histoire chambérienne.
Bien avant que Chambéry n’existe, cette petite éminence constituait déjà un lieu stratégique. Les Romains avaient compris l’intérêt de ce promontoire qui dominait les zones marécageuses de la vallée. Une voie importante reliant Milan à Vienne, sur les rives du Rhône, et à Lyon passait ici. Les voyageurs, les soldats et les marchands traversaient déjà ce territoire il y a près de deux mille ans.
Si Lemencum, était déjà une étape gallo-romaine mentionnée sur la Table de Peutinger, c’est ici ensuite que s’établit au Moyen Âge (dès le IXe siècle) un important prieuré bénédictin dépendant de l’abbaye d’Ainay à Lyon. Pendant longtemps, Lémenc constitue ainsi le principal pôle religieux du secteur, face au petit bourg de Chambéry qui se développe de l’autre côté de la Leysse. La ville médiévale restera d’ailleurs structurée entre ces deux pôles : Lémenc pour le pouvoir religieux, le château pour le pouvoir politique.
L’église Saint-Pierre de Lémenc constitue aujourd’hui l’un des plus anciens monuments de Chambéry. Derrière son apparente simplicité se cache un véritable livre d’histoire. Sa crypte romane, construite entre le XIe et le XIIe siècle, est l’une des plus anciennes de Savoie. L’atmosphère y est saisissante. Les voûtes basses, les colonnes trapues et la pénombre donnent l’impression d’entrer dans un autre temps. L’église supérieure abrite aussi le mausolée du général de Boigne, dont on parlera plus loin dans l’article.
En sortant de l’église, il faut prendre quelques instants pour admirer le paysage. Depuis la colline, la vue s’ouvre sur la cluse de Chambéry, les premiers sommets du massif de la Chartreuse, sur les reliefs des Bauges et sur la chaîne de l’Épine. On comprend immédiatement pourquoi les premiers habitants se sont installés ici. Le site permettait de surveiller les voies de passage tout en restant protégé des inondations.
À proximité de l’église subsiste également une puissante tour carrée, dernière demeure du Duc Philippe II qui y mourut en 1497. Celui-ci eut un règne très court mais fut célèbre par le fait d’être un poète et surtout le grand-père de François 1er, futur Roi de France.

Chambéry, la ville construite dans les marais, sur pilotis
En redescendant de Lémenc vers le centre historique, il faut faire un véritable effort d’imagination. La ville que vous avez sous les yeux n’existait pas encore. À sa place s’étendait une vaste zone humide où la Leysse et l’Albanne divaguaient librement entre bras secondaires, prairies inondables et terrains marécageux. Les premiers habitants de Chambéry n’ont donc pas construit leur ville sur un terrain idéal, mais sur un espace qu’il a fallu progressivement dompter.
Les archéologues ont d’ailleurs montré que de nombreuses maisons médiévales reposaient sur des pieux de chêne enfoncés dans le sol humide. Chambéry est littéralement une ville née de l’eau, une ville bâtie sur pilotis au fond d’une cuvette où se rejoignaient les grandes routes des Alpes.
Cette origine explique encore aujourd’hui certains détails du paysage urbain. La place Saint-Léger, longue et légèrement incurvée, ne ressemble pas aux places régulières que l’on trouve ailleurs. Elle suit en réalité l’ancien tracé d’un bras de rivière qui traversait la ville médiévale. Les façades colorées, les arcades et les terrasses de cafés occupent désormais l’emplacement d’un ancien chenal où circulaient l’eau, les marchandises et probablement une bonne partie de la vie quotidienne de la cité naissante.
En parcourant cette artère aujourd’hui animée, il est fascinant de penser qu’avant de devenir le salon de Chambéry, elle fut d’abord une frontière entre la terre ferme et les zones marécageuses. Peut-être est-ce d’ailleurs cette nécessité de composer avec l’eau qui a donné au centre historique son caractère si particulier, fait de ruelles étroites, de cours intérieures et de passages inattendus.

Chambéry, capitale des États de Savoie
L’histoire de Chambéry bascule véritablement au XIIIe siècle.
Les comtes de Savoie comprennent rapidement l’intérêt stratégique de cette petite ville située au carrefour des grandes routes alpines. Ils en font progressivement leur résidence principale.
D’abord sous la forme de Comté, ensuite de Duché, à partir de 1416, la Savoie domine cette région des Alpes. Pendant près de deux siècles, Chambéry devient l’une des capitales politiques les plus importantes des Alpes occidentales, jusqu’à ce que Turin, en 1563 ne prenne cette fonction lorsque la Maison de Savoie décide d’y déplacer la capitale des Etats de Savoie.
Le château des ducs de Savoie constitue le symbole le plus visible de cette période.
L’édifice n’est pas un château homogène. Il ressemble davantage à une accumulation de bâtiments, de tours et de cours construits au fil des siècles. Cette complexité raconte parfaitement l’histoire du pouvoir savoyard.
La Sainte-Chapelle occupe une place particulière. Entre 1502 et 1578, elle abrita le Saint-Suaire qui est aujourd’hui à Turin. Pendant plus de soixante-dix ans, Chambéry fut l’un des grands centres spirituels de l’Europe.
En parcourant les rues voisines, les traces du passé ducal apparaissent partout.
La rue Croix-d’Or conserve plusieurs hôtels particuliers remarquables. Certaines façades présentent encore des fenêtres gothiques ou Renaissance. Plus loin, la cathédrale Saint-François-de-Sales, avec ses célèbres trompe-l’œil, rappelle le rayonnement religieux de la ville.
À cette époque, Chambéry est une véritable capitale alpine.
On y parle plusieurs langues. Les ambassadeurs y séjournent. Les marchands y font étape. Les décisions qui concernent les territoires savoyards s’y prennent.
La ville s’agrandit: e centre historique actuel est largement l’héritier de cette époque prestigieuse.
La rue du Sénat et les statues des frères de Maistre, devant le château racontent aussi l’histoire politique de la Savoie.

Les remparts disparus : retrouver les limites du Chambéry médiéval
Il est difficile de l’imaginer aujourd’hui en traversant les boulevards qui entourent le centre, mais Chambéry fut pendant plusieurs siècles une ville entièrement enfermée dans ses murailles. Une première enceinte existe déjà lorsque Thomas Ier de Savoie acquiert la ville en 1232, mais l’essor de la capitale des comtes impose bientôt des défenses beaucoup plus importantes. À partir de 1371, sous Amédée VI, le Comte Vert, commence la construction d’une nouvelle enceinte qui ne sera achevée qu’en 1444. Elle finit par englober à la fois la ville et le château, désormais intégré au système défensif.
À son apogée, cette muraille formait une boucle d’environ 1,9 kilomètre, renforcée par une quinzaine de tours et tourelles et protégée par des fossés et une seconde ligne défensive plus basse, la fausse-braie. Trois grandes portes contrôlaient les routes qui faisaient déjà de Chambéry un carrefour alpin : la porte de Maché ouvrait vers la France et Lyon, la porte du Reclus vers Genève, tandis que la porte de Montmélian, ou porte d’Italie, commandait la route de Turin par la Maurienne et le Mont-Cenis. Le soir venu, ponts-levis et portes étaient fermés, enfermant derrière les murailles cette ville dense dont les actuelles allées et cours intérieures conservent encore quelque chose de l’organisation médiévale.
À la fin du XVIIIe siècle, ces défenses sont devenues inutiles face à l’artillerie moderne et constituent surtout un obstacle à l’extension de la ville. Après l’entrée des troupes révolutionnaires françaises en 1792, le général de Montesquiou ordonne leur démolition. Les murailles disparaissent progressivement et de nouvelles rues sont aménagées sur ou à proximité de leur tracé, ouvrant enfin Chambéry vers ses anciens faubourgs.
Il en reste pourtant quelques témoins que l’on peut chercher au cours d’une promenade. La tour Bossue, aujourd’hui enchâssée dans les maisons de la rue Jean-Pierre-Veyrat, constitue l’un des plus évocateurs ; rue Dessaix subsistent également une portion de muraille et les vestiges d’une tour et d’une poterne. Du côté du château, la puissante tour Trésorerie, ancienne tour du Nord, rappelle quant à elle l’architecture militaire de la fin du Moyen Âge avec ses mâchicoulis et ses chambres de tir destinées aux premières armes à feu.
On peut même retracer mentalement l’enceinte en marchant : depuis le château, elle suivait approximativement l’actuelle rue Jean-Pierre-Veyrat, les boulevards de la Colonne et du Théâtre, puis le secteur de la rue de la République et de la place Caffe avant de revenir vers le château. Cette ancienne limite explique encore la forme très compacte du centre historique et la rupture assez nette avec les quartiers qui l’entourent.

La cathédrale Saint-François-de-Sales et son incroyable décor en trompe-l’œil
À quelques pas de la place Saint-Léger, la cathédrale Saint-François-de-Sales réserve probablement l’une des plus grandes surprises de Chambéry. Construite à partir du XVe siècle comme église du couvent des Franciscains, elle ne devient cathédrale qu’en 1779, lors de la création du diocèse de Chambéry, puis métropole lorsque la ville est élevée au rang d’archevêché en 1817. Son architecture gothique, relativement sobre vue de l’extérieur, ne laisse absolument pas deviner le décor qui attend le visiteur une fois la porte franchie.
À l’intérieur, voûtes, murs et piliers semblent soudain se couvrir de marbres précieux, de reliefs, de moulures et d’architectures sculptées. Pourtant, une grande partie de ce que l’œil croit voir n’existe pas : tout est peint. Au XIXe siècle, des artistes piémontais, parmi lesquels Casimir Vicario, Sevesi et Sciolli, utilisent la technique du trompe-l’œil pour transformer l’édifice en jouant sur les perspectives, les ombres et les faux volumes. Le résultat couvre près de 6 000 m², ce qui en fait, selon la Ville de Chambéry, le plus vaste ensemble peint en trompe-l’œil d’Europe.
Cette décoration raconte aussi la position culturelle particulière de Chambéry au XIXe siècle. La ville appartient encore au royaume de Piémont-Sardaigne lorsque cette tradition picturale venue d’Italie connaît ici un nouvel essor, et le trompe-l’œil se retrouve alors dans plusieurs édifices religieux et civils chambériens. Il faut donc prendre quelques minutes pour parcourir lentement la cathédrale en levant les yeux : plus on observe les détails, plus la frontière entre architecture réelle et architecture peinte devient difficile à distinguer. Derrière sa façade discrète, Saint-François-de-Sales cache ainsi l’un des décors les plus étonnants de Chambéry et l’un des témoignages les plus spectaculaires de l’influence artistique piémontaise sur la ville.

Les allées : le secret le mieux gardé de Chambéry
Aucune autre ville française ne possède un réseau d’allées comparable à celui de Chambéry. Celles-ci rappellent les traboules de Lyon mais leur fonction est totalement différente.
Le visiteur qui pénètre dans le centre historique les découvre souvent par hasard.
Une porte cochère s’ouvre soudain sur une cour intérieure. Une ruelle étroite débouche sur un passage couvert. Un escalier de pierre conduit vers une galerie discrète.
A l’origine, on retrouve une question d’argent, de taxe plus précisément. Les propriétaires des immeubles payaient une taxe en fonction de la largeur de leur édifice donnant sur les rues et les places. Alors ils construisirent des maisons étroites mais très profondes. Les ruelles qui les séparaient ont fini par être couvertes par des étages réunissant les immeubles du fait de la densité urbaine grandissante.
Le résultat est fascinant.
Marcher dans les allées de Chambéry, c’est pénétrer dans une ville cachée. On imagine facilement les artisans, les tanneurs, les marchands de draps ou les notables qui empruntaient ces mêmes passages il y a plusieurs siècles.
Les cours intérieures possèdent souvent un charme inattendu. Des escaliers en pierre usés par le temps, des galeries de bois, des fenêtres à meneaux ou des puits anciens rappellent que la ville a longtemps vécu tournée vers elle-même.
Même les grands incendies qui ont régulièrement frappé Chambéry n’ont pas fait disparaître cette organisation urbaine si particulière.
Dans les rues plus grandes qui ne pouvaient être couvertes par une superposition d’étages on retrouvait des passerelles en bois, qui au premier ou deuxième étage permettaient de passer d’un immeuble à un autre. Pour éviter la propagation de ces incendies, elles ont été démontées au fil du temps. Il en reste une dans la rue Basse du Château, plus vieille rue de Chambéry.

Rousseau et Madame de Warens : les années du bonheur
Au XVIIIe siècle, Chambéry entre dans une autre histoire, celle des lettres et de la pensée. Jean-Jacques Rousseau n’a que seize ans lorsqu’il quitte Genève en 1728 et rencontre à Annecy Françoise-Louise de Warens, de treize ans son aînée. Cette ancienne protestante convertie au catholicisme devient sa protectrice et son initiatrice, avant que leur relation, d’abord presque maternelle — Rousseau l’appelle « Maman » — ne devienne également amoureuse. Quelques années plus tard, leurs destins se retrouvent durablement associés à Chambéry.
À partir de 1731, tous deux vivent dans la ville, puis séjournent dès 1736 aux Charmettes, une maison située dans un vallon encore champêtre sur les hauteurs. C’est là que Rousseau connaît ce qu’il décrira plus tard comme l’une des périodes les plus heureuses de son existence. Auprès de Madame de Warens, il lit, étudie la musique, s’intéresse aux sciences et à la botanique et passe de longues heures à parcourir la campagne. Les Charmettes ne sont donc pas seulement un lieu de séjour : elles constituent une étape essentielle de sa formation intellectuelle et de sa sensibilité à la nature, dont on retrouvera ensuite l’écho dans son œuvre.
Le lieu conserve aujourd’hui une étonnante douceur. La maison, le jardin, le verger et les pentes boisées du vallon permettent encore d’imaginer ce Chambéry rural que Rousseau parcourait à pied. Transformées en maison-musée, les Charmettes sont devenues un lieu de mémoire littéraire et ont attiré après lui de nombreux visiteurs, parmi lesquels Lamartine et George Sand.
Rousseau reste également présent dans le centre de Chambéry. À l’entrée du Clos Savoiroux, côté boulevard de Lémenc, une statue le représente et rappelle combien ses années savoyardes sont associées à la ville. Il suffit ensuite de poursuivre vers la colline de Lémenc pour retrouver la mémoire de celle qui les rendit possibles.
Madame de Warens meurt à Chambéry en 1762 et est inhumée dans le cimetière de l’église Saint-Pierre de Lémenc, où une plaque commémorative rappelle aujourd’hui sa présence. Entre sa sépulture à Lémenc, la statue de Rousseau et surtout les Charmettes, Chambéry conserve ainsi trois étapes permettant de suivre concrètement l’histoire de ce couple singulier et les années que Rousseau considéra longtemps comme celles du bonheur.
De Boigne : l’homme qui transforma Chambéry
S’il existe un personnage dont l’empreinte reste visible presque à chaque détour dans le centre de Chambéry, c’est bien Benoît de Boigne. Né dans la ville en 1751, il quitte très jeune la Savoie et mène une existence digne d’un roman d’aventures, voyageant à travers l’Europe et l’Orient avant de rejoindre les Indes. Il y fait une immense fortune en organisant et en commandant les armées du prince marathe Mahadji Sindhia, avant de revenir en Europe à la fin du XVIIIe siècle et de s’établir finalement dans sa ville natale.
De Boigne consacre alors une part considérable de sa fortune à Chambéry. Il finance des œuvres sociales — hospice Saint-Benoît, hôpital, écoles et établissements de bienfaisance — mais participe également à la transformation de la ville. Son nom reste surtout attaché à la grande percée urbaine réalisée au début du XIXe siècle entre le château et les faubourgs : l’ancienne rue des Portiques, devenue rue de Boigne. Bordée d’élégantes arcades inspirées de l’urbanisme italien, elle ouvre une perspective monumentale vers le château et donne encore aujourd’hui au centre de Chambéry une partie de son caractère piémontais.
Son influence et ses dons accompagnent également plusieurs grands aménagements chambériens du XIXe siècle, notamment le développement du faubourg Montmélian, les institutions culturelles et sociales de la ville et le domaine de Buisson-Rond, où il acquiert un château entouré d’un vaste parc. Le général meurt à Chambéry en 1830 et repose dans un imposant mausolée installé dans l’église Saint-Pierre de Lémenc, autre étape permettant de suivre sa présence dans la ville.
Quelques années après sa mort, Chambéry lui rend un hommage spectaculaire avec ce qui deviendra son monument le plus célèbre. Inaugurée en 1838, la Fontaine des Éléphants évoque directement son aventure indienne : quatre avant-trains d’éléphants jaillissent de la base du monument, tandis qu’une haute colonne surmontée de la statue de Benoît de Boigne domine le carrefour. Les Chambériens lui ont rapidement trouvé un surnom beaucoup moins solennel, « les Quatre sans cul », puisque seuls l’avant et la tête des pachydermes émergent du monument.
Entre la rue de Boigne, la Fontaine des Éléphants, Buisson-Rond et son tombeau à Lémenc, il est ainsi presque impossible de visiter Chambéry sans croiser plusieurs fois la mémoire de cet enfant du pays parti faire fortune aux Indes. Plus qu’un simple bienfaiteur, Benoît de Boigne a contribué à faire entrer Chambéry dans le XIXe siècle et à lui donner une partie du visage que l’on découvre encore aujourd’hui.
Il a été inhumé dans l’église Saint Pierre de Lemenc.

Avec Napoléon Ier, Chambéry devient une ville garnison
L’histoire de Chambéry bascule une nouvelle fois à la fin du XVIIIe siècle. Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1792, l’armée française pénètre en Savoie, tandis que les troupes sardes (de la Maison de Savoie) se replient pratiquement sans combattre vers les vallées alpines et le Piémont. Chambéry est occupée dans les jours suivants et, le 27 novembre, la Convention rattache officiellement l’ancien duché à la France. La Savoie devient le département du Mont-Blanc, dont Chambéry est choisie comme chef-lieu plutôt qu’Annecy. La ville qui avait perdu plusieurs siècles auparavant son statut de capitale des États de Savoie retrouve ainsi une fonction administrative importante, mais cette fois au sein de la France révolutionnaire.
La Révolution transforme aussi physiquement la ville. Les anciennes fortifications médiévales, devenues militairement inutiles et considérées comme un obstacle à son développement, commencent à disparaître. Chambéry s’ouvre progressivement au-delà de son ancienne enceinte, tandis que couvents et biens religieux connaissent les bouleversements liés à la politique révolutionnaire. La période est d’ailleurs loin d’être paisible : dès 1793, la politique anticléricale provoque des résistances urbaines et des insurrections paysannes en Savoie, durement réprimées.
Avec le Consulat puis Napoléon Ier, une autre fonction de Chambéry prend une importance considérable : celle de ville de garnison et d’étape militaire sur la route de l’Italie. Sa situation géographique devient stratégique. Depuis Lyon et la France intérieure, les troupes se dirigeant vers le Piémont et la péninsule italienne passent naturellement par Chambéry avant de poursuivre vers la Maurienne et le Mont-Cenis. Il faut héberger les soldats, entreposer du matériel et assurer le ravitaillement des armées qui traversent les Alpes.
C’est pour répondre à ces besoins qu’est construite, entre 1801 et 1805, une immense caserne à l’emplacement de l’ancien couvent des Ursulines, devenu bien national pendant la Révolution. Organisée autour d’une grande cour carrée, elle reprend un plan monumental fait de longs bâtiments bordés d’arcades et de galeries. Des centaines de militaires peuvent y être logés en permanence, avec une capacité supplémentaire dans les combles en cas de besoin. Le complexe comprend également des magasins et des espaces consacrés aux activités militaires. Napoléon entend ainsi faire de Chambéry un véritable point d’appui pour ses armées entre la France et l’Italie.
Cette caserne existe toujours : c’est l’actuel Carré Curial. Sa vaste cour et ses longues façades permettent encore de mesurer l’importance prise par la présence militaire dans le Chambéry du début du XIXe siècle. Son nom actuel rend hommage à Philibert Jean-Baptiste Curial, Savoyard originaire de Saint-Pierre-d’Albigny devenu général de division de Napoléon et comte d’Empire. Après le départ des militaires au XXe siècle, l’ensemble a été transformé en quartier culturel et de loisirs ; la médiathèque Jean-Jacques Rousseau, l’Espace Malraux, des restaurants et d’autres équipements occupent aujourd’hui ce secteur.
Cette première période française prend fin avec la chute de Napoléon. En 1815, la Savoie est rendue au royaume de Sardaigne et à la maison de Savoie, mais Chambéry ne perd pas pour autant son caractère militaire. La caserne est agrandie sous l’administration sarde avec un quartier de cavalerie et un manège, et la fonction de ville de garnison se prolongera même après le rattachement définitif de la Savoie à la France en 1860.
Ainsi, lorsqu’on traverse aujourd’hui le Carré Curial, on se trouve devant l’un des témoignages les plus imposants d’une période finalement assez courte — vingt-trois années entre 1792 et 1815 — mais qui a profondément modifié le rôle de Chambéry. Pendant quelques années, l’ancienne capitale des ducs de Savoie est devenue à la fois préfecture française, ville militaire et porte des armées napoléoniennes vers l’Italie.

1944 : la blessure de la deuxième guerre mondiale, puis la reconstruction
Le visiteur qui découvre aujourd’hui Chambéry est souvent surpris par la remarquable préservation de ses ruelles anciennes, de ses passages couverts et de ses hôtels particuliers. Pourtant, il suffit de marcher vers le nord du centre historique, en direction de la gare, pour que le paysage urbain change brutalement. Aux immeubles serrés hérités de la ville médiévale et sarde succèdent des rues plus larges et des constructions caractéristiques de l’après-guerre. Cette rupture dans l’architecture raconte l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire contemporaine de Chambéry.
Le 26 mai 1944, quelques jours seulement avant le débarquement de Normandie, l’aviation américaine bombarde les installations ferroviaires chambériennes. La gare constitue alors un objectif stratégique majeur : Chambéry se trouve au croisement des lignes permettant de rejoindre Lyon, Grenoble, Annecy et surtout la Maurienne, le tunnel ferroviaire du Fréjus et l’Italie. Dans la préparation des opérations alliées, détruire les nœuds ferroviaires doit compliquer les mouvements de l’armée allemande et l’acheminement de matériel. Ce jour-là, d’autres villes ferroviaires du sud-est de la France sont également visées.
À Chambéry, le résultat est terrible. Les bombes ne frappent pas seulement les voies ferrées : elles s’abattent sur les quartiers voisins et atteignent une partie du centre. Environ 120 personnes sont tuées, plusieurs centaines sont blessées et des centaines d’immeubles sont détruits ou endommagés. Le secteur compris entre la gare et la vieille ville est particulièrement éprouvé. Des îlots entiers disparaissent, laissant après la Libération une ville profondément mutilée à quelques dizaines de mètres seulement des rues anciennes qui, elles, ont été largement épargnées.
Cette frontière reste aujourd’hui parfaitement lisible lorsqu’on se promène dans Chambéry. Autour des secteurs reconstruits après la guerre, les immeubles présentent des volumes plus réguliers, des façades plus sobres et des rues davantage adaptées à la circulation moderne. La reconstruction n’a donc pas cherché à reconstituer artificiellement la ville disparue : elle a produit un nouveau morceau de Chambéry, caractéristique de l’urbanisme des années 1950. C’est l’une des raisons pour lesquelles la transition entre le dédale du centre ancien et les quartiers proches de la gare peut sembler aussi soudaine.
La Rotonde ferroviaire, miraculée du bombardement
Au milieu de cette destruction se produit pourtant quelque chose d’assez extraordinaire. La Rotonde ferroviaire, qui constitue précisément l’un des éléments les plus importants du complexe ferroviaire visé par les bombardiers, échappe à la destruction.
Construite entre 1906 et 1910 par la compagnie PLM, cette immense rotonde circulaire couverte avait été conçue pour abriter et entretenir les locomotives. Avec ses quelque 108 mètres de diamètre, sa charpente métallique et sa coupole organisée autour d’un pont tournant central, elle constitue un ouvrage exceptionnel. Chambéry étant une étape essentielle avant les fortes rampes de la Maurienne et le passage vers l’Italie, il fallait disposer ici d’importantes installations permettant de garer, entretenir et préparer les locomotives nécessaires à la traction des trains dans les Alpes.
Le 26 mai 1944, la Rotonde se trouve donc pratiquement au centre de la cible. Pourtant, alors que les voies, les bâtiments ferroviaires et les quartiers environnants sont durement touchés, elle reste debout. Elle subit des dommages, notamment sur sa couverture, mais sa structure principale échappe aux destructions qui auraient pu la faire disparaître. Le contraste est d’autant plus saisissant que l’édifice est gigantesque et qu’il aurait dû constituer une cible particulièrement facile à identifier depuis les airs.
Cette survivance permet aujourd’hui à Chambéry de posséder l’un des monuments les plus singuliers de son patrimoine industriel. Toujours propriété de la SNCF et toujours liée à l’activité ferroviaire, la Rotonde a été classée monument historique en 1984. Sa spectaculaire charpente métallique, attribuée au système de construction développé par l’ingénieur Émile Hachette, couvre sans poteau intermédiaire l’immense espace circulaire dans lequel rayonnaient les voies autour du pont tournant.
La visite est particulièrement impressionnante parce qu’elle raconte une autre Chambéry. Après les passages secrets de la vieille ville, les façades piémontaises, le château des ducs de Savoie ou les hôtels particuliers, on découvre soudain une cité industrielle et ferroviaire née de l’arrivée du chemin de fer et de sa position stratégique sur la route des Alpes. La Rotonde rappelle combien le développement de Chambéry aux XIXe et XXe siècles est lié à cette fonction de carrefour ferroviaire entre la France, la Savoie et l’Italie.
Reconstruire Chambéry après la guerre
Après 1945 commence alors un immense chantier. Il ne s’agit pas seulement de réparer quelques bâtiments, mais de reconstruire des quartiers entiers et de reloger rapidement une population dont de nombreuses familles ont perdu leur habitation. Comme dans beaucoup de villes françaises bombardées, les architectes profitent aussi de cette reconstruction pour repenser certains espaces urbains : rues élargies, îlots plus aérés, logements répondant aux nouvelles normes de confort et architecture volontairement contemporaine remplacent une partie du tissu ancien disparu.
C’est pourquoi le Chambéry d’aujourd’hui doit se lire presque couche après couche. Autour du château et de la rue de Boigne subsiste la ville ancienne, avec son parcellaire serré, ses cours intérieures et ses allées. Plus loin apparaissent les transformations du XIXe siècle, lorsque Chambéry s’ouvre, s’embellit et se modernise. Enfin, en approchant de la gare, l’architecture de la Reconstruction rappelle soudain le traumatisme de 1944.
Ainsi se termine cette balade historique dans Chambéry, une ville initialement construite sur une colline puis redescendue avec ingéniosité dans une zone marécageuse pour devenir une capitale comtale, puis ducale, une ville de garnison et enfin une ville moderne qui allie tourisme, patrimoine et attractivité économique. Le chef-lieu de la Savoie a beaucoup à raconter aux visiteurs qui auraient tort de ne la voir que comme une ville étape? il est temps de découvrir Chambéry comme une ville destination.
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Il existe un grand domaine skiable dont on parle moins souvent : les Sybelles. La station de ski de La Toussuire en est sa station principale, par sa taille et son altitude. Il s’agit du quatrième domaine skiable français, avec plus de 300 kilomètres de pistes:…
Les Arcs: les plus belles pistes de ski de son domaine skiable
La station de ski des Arcs permet aux skieurs de tous les niveaux de s’amuser entre des tracés en forêt et des pistes rapides et sportives.
Faire du ski à Valmorel et Saint François Longchamp
Faire du ski à travers le col de la Madeleine entre Valmorel et Saint François Longchamp. J’ai testé le Grand Domaine.





























