Non, il n’y a pas de dauphins dans le Dauphiné.
Du moins, pas ceux auxquels on pense.
Il suffit pourtant de parcourir Grenoble pour en rencontrer. Lorsque les drapeaux locaux ornent la ville sur les bâtiments publics ou à l’occasion de festivités, on retrouve deux dauphins qui apparaissent sur le drapeau dauphinois et un sur le drapeau isérois. On les retrouve sur des façades, des monuments, des blasons anciens. Plus largement, le mot lui-même semble partout : Université Grenoble Alpes issue de l’ancienne université du Dauphiné, Dauphiné Libéré, Dauphiné Ski Alpin, routes et établissements portant le nom du Dauphiné. À plusieurs centaines de kilomètres de la mer, cet animal marin est devenu, paradoxalement, l’un des symboles les plus familiers des Alpes françaises.
Et puis il y a le territoire.
Le Dauphiné n’existe plus sur aucune carte administrative française. Impossible de trouver une région ou un département portant ce nom. Pourtant, demandez où se trouve Grenoble : on vous répondra volontiers qu’elle est la capitale du Dauphiné. À Valence, dans le Vercors, autour de Gap, à Briançon ou dans le Queyras, le mot continue également de raconter une appartenance historique commune, même si elle est aujourd’hui ressentie de manière très différente selon les territoires.
Car le Dauphiné était immense.
Des plaines du Rhône aux glaciers des Écrins, des terres presque lyonnaises du nord de l’Isère aux premiers paysages provençaux de la Drôme, il réunissait des mondes que nos découpages administratifs actuels ont séparés. Il regardait vers Lyon et la Provence, mais également vers la Savoie, longtemps État voisin et rival. Dans ses hautes vallées, les communautés des Escartons entretenaient des relations de part et d’autre des Alpes, sur des territoires aujourd’hui partagés entre la France et l’Italie.
Et pendant des siècles, la frontière de la France ne se trouvait pas sur les crêtes alpines que nous connaissons aujourd’hui.
Elle passait parfois à quelques dizaines de kilomètres de Grenoble.
Grenoble était ainsi la capitale d’une principauté alpine, le Dauphiné qui se disputait des territoires avec la Savoie, où un seigneur adopta un dauphin comme emblème et où, en 1349, une province entière entre dans l’ensemble français à une condition étonnante : l’héritier du trône de France portera désormais le titre de Dauphin.
Voilà pourquoi, pendant plusieurs siècles, les futurs rois de France seront des dauphins.
Et voilà pourquoi il y a bien des dauphins dans le Dauphiné.
Le Dauphiné, qu’est-ce que c’est aujourd’hui ?
Commençons par ce qu’il n’est plus : le Dauphiné n’est aujourd’hui aucune entité administrative.
La Révolution française a fait disparaître la province en 1790 et son territoire a principalement donné naissance aux départements de l’Isère, de la Drôme et des Hautes-Alpes. Cette correspondance est suffisamment forte pour que l’on utilise souvent ces trois départements pour représenter le Dauphiné historique, mais elle n’est pas absolument exacte : les frontières de l’ancienne province ont évolué et ne coïncident pas partout avec les limites départementales contemporaines. D’ailleurs, on retrouve des traces du Dauphiné dans certaines vallées de la région voisine italienne du Piémont.
La géographie administrative a ensuite éloigné davantage encore ces territoires.
L’Isère et la Drôme appartiennent aujourd’hui à Auvergne-Rhône-Alpes. Les Hautes-Alpes appartiennent à Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Voilà donc une ancienne province désormais répartie entre deux régions.
Et cette séparation explique en partie pourquoi l’identité dauphinoise semble aujourd’hui moins immédiatement perceptible que l’identité savoyarde.
Pourtant, le territoire demeure logique dans ses limites géographiques.
À l’ouest, le Rhône forme une longue limite naturelle. Vienne, Valence et les plaines qui les entourent appartiennent à un Dauphiné de collines, de cultures et de grandes voies de circulation.
Plus à l’est surgissent les Préalpes : Chartreuse, Vercors, Dévoluy. Entre elles s’étendent des vallées comme le Grésivaudan, véritable couloir conduisant de Grenoble vers les Alpes.
Puis la montagne prend toute la place.
L’Oisans s’enfonce entre des sommets de plus de 3 000 mètres. Le massif des Écrins porte glaciers et hauts sommets. Plus au sud, Gap ouvre déjà vers les Alpes méridionales tandis que Briançon, le Queyras et les hautes vallées regardent autant vers le Piémont que vers les plaines françaises.
Entre Vienne et le col du Montgenèvre, entre les terres du Bas-Dauphiné et les sommets des Écrins, on change aussi de pays.
Et pourtant, tous ont appartenu au Dauphiné.

Pourquoi le Dauphiné s’appelle-t-il Dauphiné ?
L’histoire commence avec un animal.
Ou plutôt avec un surnom devenu un titre.
Au Moyen Âge, les puissants comtes d’Albon contrôlent progressivement des territoires autour de Grenoble et dans les Alpes. Au XIIe siècle, Guigues IV d’Albon porte le surnom de Dauphin et utilise le dauphin dans son emblématique. Le terme se transmet à ses successeurs et finit par devenir un titre.
Ce titre de « dauphin » apparaît donc au XIIe siècle avec Guigues IV d’Albon, désigné dans les textes comme Guigo Delphinus. L’origine exacte de ce nom reste discutée : il pourrait s’agir d’un prénom ou surnom familial (tous les comtes d’Albon portent ce deuxième prénom, masculin de Delphine), ou peut-être est-il lié aux attaches méditerranéennes de sa mère en rappel de l’animal fétiche méditerranéen, Mathilde, ou peut-être à une origine plus légendaire définissant les chevaliers comme des dauphins.
Peu à peu, ce surnom devient héréditaire chez les comtes d’Albon qui prennent ainsi le nom de dauphins de Viennois, puis désigne leur territoire : le Dauphiné de Viennois, enfin plus simplement le Dauphiné.
Cette origine explique une confusion fréquente. Le mot « dauphin » ne désignait pas initialement l’héritier du roi de France.
C’est exactement l’inverse.
Le titre porté par l’héritier de France vient du Dauphiné.
Lorsque le territoire est transmis au royaume de France au XIVe siècle, l’un des accords prévoit qu’il soit attribué à l’héritier du trône. Le titre de dauphin devient alors progressivement celui que nous connaissons dans l’histoire de France.
Mais avant d’en arriver là, le Dauphiné a dû se construire.
Avant le Dauphiné, entre Rhône et Alpes
Le territoire possède évidemment une histoire beaucoup plus ancienne.
Dans l’Antiquité, sa partie septentrionale appartient largement au monde des Allobroges, tandis que d’autres peuples occupent les territoires plus méridionaux et alpins. Après la conquête romaine, Vienne devient l’un des grands centres urbains de la Gaule.
La ville possède alors une importance que sa taille actuelle ne laisse pas toujours imaginer.
Le Rhône constitue déjà une voie majeure de circulation, tandis que les vallées alpines permettent de rejoindre l’Italie par plusieurs passages. Plus au sud, les territoires autour de Gap et des hautes vallées s’insèrent eux aussi dans les réseaux romains traversant les Alpes.
Après la disparition de l’Empire romain d’Occident se succèdent royaumes burgondes, Francs puis ensembles issus de l’Empire carolingien. Au Moyen Âge, l’autorité politique se fragmente. Évêques, seigneurs et grandes familles aristocratiques se partagent le territoire. Parmi elles émergent les comtes d’Albon.
Comment les comtes d’Albon construisent le Dauphiné
Le Dauphiné ne naît pas en une seule fois mais se constitue progressivement autour des possessions des comtes d’Albon, dont l’autorité s’affirme à partir du XIe siècle.
Leur implantation est particulièrement forte autour du Grésivaudan et de Grenoble, mais leurs territoires s’étendent progressivement vers les vallées alpines.
Cette géographie est essentielle. En effet, posséder une vallée alpine signifie contrôler des terres agricoles et des communautés, mais également des routes commerciales, des cols et des péages. Les montagnes sont parcourues par des marchands, des pèlerins, des soldats et des voyageurs. Le Dauphiné se développe ainsi sur un espace qui regarde simultanément vers le Rhône et vers l’Italie.
Mais une autre puissance poursuit exactement la même stratégie de l’autre côté de ses frontières: la maison de Savoie.
Et pendant plusieurs siècles, l’histoire des deux territoires va être intimement liée.
Dauphiné et Savoie : voisins, rivaux et ennemis
Aujourd’hui, passer de Grenoble à Chambéry prend moins d’une heure.
La continuité géographique est telle que l’on pourrait presque oublier qu’une frontière politique majeure a longtemps séparé les deux villes.
Le Dauphiné et la Savoie sont deux principautés voisines en expansion. Toutes deux cherchent à contrôler les vallées, les passages et les territoires situés entre Rhône et Alpes.
Le problème est que leurs possessions sont longtemps imbriquées.
La frontière médiévale ne ressemble pas à une ligne régulière dessinée sur une carte contemporaine. Enclaves, seigneuries et droits féodaux créent une géographie complexe où des possessions dauphinoises peuvent se trouver au voisinage immédiat de territoires savoyards.
Les conflits sont donc fréquents.
Le Grésivaudan, corridor stratégique entre deux puissances
La vallée du Grésivaudan, entre Grenoble et la Combe de Savoie, possède une importance particulière.
Large, fertile et relativement facile à parcourir, elle constitue l’un des grands axes permettant de pénétrer dans les Alpes.
Au nord de Grenoble, le contrôle des passages devient donc essentiel.
Chartreuse, vallée de l’Isère, Guiers et territoires de l’actuel nord-Isère constituent pendant des siècles des espaces de confrontation entre Dauphinois et Savoyards.
Cette histoire explique la présence de nombreuses fortifications. Châteaux et places fortes ne sont pas simplement construits pour surveiller les populations : ils contrôlent une frontière mouvante entre deux États.
1282 : la frontière se dessine progressivement
À partir de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle, plusieurs accords et conflits commencent à clarifier les possessions respectives.
Mais l’épisode décisif intervient en 1355, quelques années après l’entrée du Dauphiné dans l’ensemble français.
Le traité de Paris entre le roi de France Jean II et le comte de Savoie Amédée VI organise un important échange territorial. La frontière entre Dauphiné et Savoie devient plus cohérente, notamment autour du Rhône et du Guiers.
La géographie politique commence alors à ressembler davantage à celle qui subsistera jusqu’au XIXe siècle.
Et cela produit une situation que l’on oublie souvent aujourd’hui : pendant plusieurs siècles, la Savoie est un pays étranger aux portes du Dauphiné français. Il faudra attendre 1860 pour que cette frontière disparaisse avec le rattachement de la Savoie à la France.
1349 : comment le Dauphiné devient-il français ?
Le grand tournant de l’histoire dauphinoise intervient au XIVe siècle.
Le dernier dauphin indépendant, Humbert II, est un personnage ambitieux. Il entretient une cour prestigieuse, crée à Grenoble un Conseil delphinal et fonde une université en 1339. Il participe également à une croisade en Orient.
Mais ses ambitions coûtent cher. Très cher. Sans héritier direct et confronté à d’importantes difficultés financières, Humbert II cherche à céder sa principauté. Après plusieurs négociations, le Dauphiné est finalement transmis en 1349 au petit-fils du roi de France Philippe VI, le futur Charles V.
On parle traditionnellement du « transport du Dauphiné ». Le mot est important car il ne s’agit pas, dans l’esprit juridique de l’époque, d’une simple conquête. Le Dauphiné entre dans l’orbite française en conservant des particularités, des institutions et des privilèges que la monarchie s’engage à respecter. Le territoire est désormais étroitement lié à la France, mais il conserve une identité politique spécifique.
Pourquoi l’héritier du roi de France devient-il le « Dauphin » ?
C’est l’une des conséquences les plus étonnantes du transport de 1349: le titre de Dauphin est associé à l’héritier de la couronne de France.
Le premier prince français à le porter est le futur Charles V. Pendant des siècles, on appellera « dauphin de France » le fils aîné du roi destiné à lui succéder. Louis XI sera dauphin. Le fils de Louis XIV sera le Grand Dauphin. Le fils de Louis XVI sera lui aussi dauphin.
Le titre que l’on associe spontanément aujourd’hui à la monarchie française est donc directement issu de cette ancienne principauté alpine. Sans le Dauphiné, il n’y aurait jamais eu de « dauphin de France ».
Ni toutes les utilisations qui en découlent pour désigner un successeur ou le deuxième arrivé d’un concours…
Le Dauphiné français conserve longtemps ses particularités
L’entrée dans l’ensemble français ne signifie pas immédiatement la disparition des institutions dauphinoises. Et ceci est essentiel pour comprendre l’histoire de la province.
Le Dauphiné conserve notamment ses privilèges et ses institutions propres. Le Conseil delphinal créé par Humbert II évolue et devient au XVe siècle le Parlement du Dauphiné, installé à Grenoble. La ville renforce ainsi son statut de capitale provinciale. Magistrats, juristes, officiers royaux et familles de notables donnent à Grenoble une importance politique qui dépasse largement sa taille. Mais au fil des siècles, la monarchie française se centralise. Comme ailleurs dans le royaume, l’autonomie provinciale se heurte progressivement au développement de l’administration royale.
Cette tension entre les anciennes libertés du Dauphiné et le pouvoir central réapparaîtra avec une force extraordinaire à la veille de la Révolution française.
Avant cela, dans les plus hautes vallées, une expérience originale mérite que l’on s’arrête quelques instants.

Les Escartons, une étonnante organisation des hautes vallées
Dans le Briançonnais, les contraintes de la montagne favorisent depuis longtemps des formes puissantes d’organisation communautaire.
En 1343, quelques années seulement avant le transport du Dauphiné à la France, Humbert II confirme et étend par une grande charte les franchises de communautés regroupées en cinq Escartons : Briançon, Queyras, Oulx, Pragela et Château-Dauphin.
En échange d’une importante somme versée au dauphin, ces communautés obtiennent ou consolident de larges libertés en matière de fiscalité, d’administration locale et de gestion collective. Il ne s’agit pas pour autant d’une petite république indépendante au milieu des Alpes, image séduisante mais historiquement trompeuse. Les Escartons restent soumis au dauphin puis, après 1349, au souverain français. Ils disposent néanmoins d’une autonomie locale remarquable pour l’époque.
Leur géographie est encore plus intéressante.
Les communautés se trouvent des deux côtés de la chaîne alpine, séparés par la frontière qui passe au col de Montgenèvre. Briançon et le Queyras sont aujourd’hui français ; Oulx, Pragela et Château-Dauphin se trouvent aujourd’hui en Italie dans le Piémont.
Pour les habitants du Moyen Âge, la crête n’est donc pas nécessairement une frontière. Les cols relient les communautés. Hommes, troupeaux, marchandises et informations circulent d’une vallée à l’autre. Les ressources communes, notamment pâturages, forêts et canaux, imposent également des formes élaborées de gestion collective.
Cette organisation survivra plusieurs siècles avant que les transformations politiques européennes ne viennent couper son territoire en deux. Vous retrouverez les détails dans un article consacré aux Escartons et à leur territoire, car leur histoire permet à elle seule de regarder autrement toute la frontière franco-italienne.

1713 : quand la frontière entre Dauphiné et Savoie traverse les Alpes
Le traité d’Utrecht de 1713 constitue un autre tournant fondamental.
La guerre de Succession d’Espagne redessine une partie de la carte européenne. Dans les Alpes, la France et la maison de Savoie procèdent à d’importants échanges territoriaux. La logique retenue consiste notamment à rendre la frontière plus conforme à la ligne de partage des eaux. Une partie des anciens territoires dauphinois situés sur le versant oriental des Alpes passe sous domination savoyarde.
Les Escartons d’Oulx, Pragela et Château-Dauphin sont ainsi séparés de Briançon et du Queyras. Aujourd’hui, ils appartiennent à l’Italie.
Inversement, la France reçoit notamment la vallée de Barcelonnette et l’Ubaye, jusque-là liées aux États de Savoie.
Voilà pourquoi la carte historique des Alpes est si fascinante. Un territoire aujourd’hui français peut avoir été savoyard. Un village aujourd’hui italien peut avoir appartenu au Dauphiné. Et des communautés aujourd’hui séparées par une frontière internationale ont longtemps vécu dans un même ensemble politique.
Grenoble, capitale du Dauphiné
Pour comprendre le Dauphiné, il faut évidemment revenir à Grenoble.
La ville occupe un site spectaculaire au confluent de l’Isère et du Drac, entourée par trois massifs : Chartreuse, Vercors et Belledonne. Cette géographie explique une grande partie de son histoire.
Grenoble contrôle l’entrée des grandes vallées alpines tout en restant reliée à la vallée du Rhône. Elle devient progressivement le principal centre politique et administratif du Dauphiné. Le Parlement du Dauphiné renforce encore ce rôle.
Autour de lui se développe une société de magistrats, d’avocats et de notables qui donne à la ville une forte tradition juridique et politique. Le centre ancien conserve encore les traces de cette époque : ancien palais du Parlement, hôtels particuliers, rues étroites autour de la place Saint-André et bâtiments qui racontent une ville beaucoup plus politique qu’industrielle.
Car l’image contemporaine de Grenoble, ville scientifique et technologique, ne doit pas masquer son autre identité. Pendant plusieurs siècles, Grenoble est d’abord une capitale provinciale et une ville frontière. Et cette culture politique jouera un rôle étonnant en 1788.

La Révolution française a-t-elle commencé dans le Dauphiné ?
Dire que la Révolution française a commencé à Grenoble serait excessif, mais il est impossible de raconter les événements de 1789 sans regarder ce qui se passe en Dauphiné l’année précédente.
À la fin du XVIIIe siècle, la monarchie tente de réformer ses institutions judiciaires par une forte centralisation. Ces projets rencontrent une forte opposition des parlements provinciaux, notamment celui de Grenoble. Le 7 juin 1788, la tension explose.
Les habitants de Grenoble s’opposent au départ des magistrats et affrontent les troupes royales. Depuis les toits, certains lancent des tuiles sur les soldats. L’événement restera dans l’histoire sous le nom de Journée des Tuiles.
Quelques semaines plus tard, le 21 juillet 1788, les représentants des trois ordres du Dauphiné se réunissent à Vizille, dans le château de l’industriel Claude Perier.
Ils réclament notamment la convocation des États généraux du royaume et une représentation plus importante du tiers état. La portée de l’événement est considérable.
Le Dauphiné devient ainsi l’un des principaux laboratoires de la crise politique qui précède la Révolution française.
Ironie de l’histoire : cette mobilisation destinée notamment à défendre certaines libertés provinciales contribuera à déclencher un processus qui supprimera bientôt les anciennes provinces !
C’est à Vizille que l’on peut visiter un des plus intéressants musées dédiés à la Révolution Française.
1790 : le Dauphiné disparaît
La Révolution veut construire une France nouvelle. Les anciennes provinces sont considérées comme héritées d’un ordre féodal, avec leurs privilèges, leurs frontières irrégulières et leurs particularismes.
En 1790, elles sont remplacées par les départements. Le Dauphiné cesse alors d’exister comme unité administrative.
L’essentiel de son territoire est réparti entre trois nouveaux départements :
- l’Isère, autour de Grenoble ;
- la Drôme, autour de Valence ;
- les Hautes-Alpes, autour de Gap.
En quelques mois, une construction politique vieille de plusieurs siècles disparaît des cartes officielles. Mais pas des mémoires. Et surtout pas des paysages.
Plusieurs Dauphinés dans un seul Dauphiné
La diversité géographique constitue probablement la caractéristique la plus frappante de l’ancien territoire.
Imaginez un voyage du nord au sud.
Autour de Crémieu et La Tour-du-Pin, les collines du Bas-Dauphiné semblent déjà regarder vers Lyon. Les altitudes restent modestes, les paysages sont agricoles et les Alpes apparaissent au loin.
Puis vient Grenoble.
À quelques kilomètres seulement commence le Grésivaudan, large vallée bordée par Belledonne et Chartreuse.
Prenez ensuite la direction de l’Oisans et le paysage bascule brutalement dans la haute montagne : sommets des Écrins, glaciers, vallées encaissées.
Traversez le Vercors et vous découvrirez de vastes plateaux calcaires coupés de falaises vertigineuses.
Descendez vers la Drôme et le climat change encore.
Dans le Diois, autour de Die, la lumière devient méridionale. Plus loin, les oliviers apparaissent. À Nyons, difficile de ne pas se sentir déjà en Provence.
Puis remontez vers Gap, Embrun, Briançon ou le Queyras, les Hautes-Alpes.
Vous retrouvez la montagne, mais une montagne différente : plus sèche, plus lumineuse, influencée par la Méditerranée.
Le Dauphiné est véritablement une succession de mondes.

Le Dauphiné est-il alpin ou provençal ?
C’est l’une des questions les plus intéressantes lorsqu’on parcourt le sud de l’ancien Dauphiné.
À Nyons, les oliviers, la lavande et les cigales semblent annoncer la Provence.
À Die, la végétation et la lumière ont déjà une tonalité méridionale.
Gap se trouve aujourd’hui dans une région administrative qui porte officiellement le nom de Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Et pourtant, historiquement, ces territoires sont dauphinois.
La confusion vient du fait que géographie culturelle et frontière politique ne coïncident pas nécessairement.
La Provence historique se trouve plus au sud.
Mais les influences méditerranéennes remontent naturellement les vallées bien au-delà de ses anciennes frontières.
On peut donc être historiquement dauphinois et culturellement très proche de la Provence.
Cette transition est particulièrement visible dans la Drôme.
La fameuse expression Drôme provençale ne constitue pas une contradiction historique : elle décrit justement ce glissement progressif du monde rhodanien et alpin vers le monde méditerranéen.
Quelle langue parlait-on en Dauphiné ?
Ici apparaît une différence fondamentale avec la Savoie.
Il n’existe pas une seule aire linguistique traditionnelle couvrant tout le Dauphiné.
Le territoire se trouve à la rencontre de deux grands ensembles linguistiques romans : le francoprovençal, aujourd’hui souvent appelé arpitan, et l’occitan.
Au nord, les parlers traditionnels appartiennent au domaine francoprovençal, comme ceux d’une grande partie de la Savoie, du Lyonnais, de la Suisse romande et du Val d’Aoste.
En descendant vers le sud, on entre progressivement dans le domaine occitan.
Cette frontière linguistique n’est évidemment pas une ligne parfaitement nette sur le terrain. Les variantes locales, les zones de transition et les échanges entre vallées rendent la réalité beaucoup plus subtile.
Mais elle révèle quelque chose de fondamental.
Le Dauphiné se trouve au point de rencontre entre France du Nord, monde alpin et Midi occitan.
Sa diversité culturelle est inscrite jusque dans les langues autrefois parlées par ses habitants.
L’architecture raconte elle aussi plusieurs Dauphinés
Impossible de définir une « maison dauphinoise » unique.
Dans le Bas-Dauphiné, les constructions agricoles répondent aux paysages de collines et aux ressources disponibles localement.
Dans le Vercors, les fermes massives doivent affronter des hivers rigoureux.
En Oisans, l’habitat se resserre dans des villages accrochés aux pentes.
Dans le Queyras, le bois prend une place spectaculaire dans certaines maisons traditionnelles, avec leurs grands balcons et leurs structures adaptées au stockage du fourrage.
Dans le Briançonnais, la pierre domine souvent davantage et les villages se concentrent pour économiser les terres cultivables.
Plus au sud, les toitures s’adoucissent et les villages commencent à prendre des accents méditerranéens.
Comme toujours dans les Alpes, l’architecture raconte d’abord le climat, les matériaux disponibles et l’économie locale.
Que mange-t-on en Dauphiné ?
Posez cette question et quelqu’un répondra immédiatement : le gratin dauphinois.
Il est devenu l’un des plats les plus connus de la cuisine française, au point de presque faire oublier tout le reste.
Pourtant, le territoire possède une remarquable diversité gastronomique.
Autour de Grenoble, la noix de Grenoble structure depuis longtemps certains paysages agricoles. Le Saint-Marcellin appartient au patrimoine fromager du Bas-Dauphiné. Le bleu du Vercors-Sassenage raconte les plateaux d’altitude.
Plus au sud apparaissent les ravioles du Dauphiné, notamment autour du Royans.
Dans les Hautes-Alpes, les tourtons, les oreilles d’âne et différentes préparations montagnardes témoignent déjà d’autres influences.
Dans le Diois, la vigne prend une importance considérable avec la Clairette de Die.
Puis viennent les vins de la vallée du Rhône, les olives de Nyons et les produits méditerranéens.
Il suffit finalement de suivre les recettes pour parcourir tout le Dauphiné du nord au sud.

Le dauphin est-il encore le symbole du Dauphiné ?
Plus de huit siècles après Guigues IV, l’animal est toujours là. Les armes traditionnelles du Dauphiné représentent un dauphin d’azur, crêté, barbé, loré, peautré et oreillé de gueules sur fond d’or.
Le vocabulaire héraldique est complexe. L’image, elle, est immédiatement reconnaissable.
Après l’entrée du Dauphiné dans l’ensemble français, les armes provinciales associeront également les fleurs de lys royales et les dauphins. Aujourd’hui encore, l’emblème apparaît sur des bâtiments, des produits, des associations et de nombreux éléments du patrimoine.
Et surtout, le mot Dauphiné lui-même n’a jamais disparu.
Existe-t-il encore une identité dauphinoise aujourd’hui ?
Oui.
Mais elle fonctionne différemment de l’identité savoyarde.
En Savoie et Haute-Savoie, l’appartenance savoyarde reste immédiatement identifiable. La croix de Savoie est omniprésente, le nom correspond toujours à celui d’un département et l’histoire de la maison de Savoie demeure fortement associée au territoire.
Le Dauphiné a disparu administrativement depuis plus de deux siècles. Et surtout, son ancien territoire a été fragmenté entre des identités contemporaines très fortes.
- Un habitant de Briançon se dira volontiers haut-alpin ou briançonnais.
- À Nyons, l’identité provençale peut être davantage mise en avant.
- Autour de Grenoble, le terme dauphinois reste beaucoup plus présent.
- Dans le nord de l’Isère, l’influence lyonnaise est importante.
Cette fragmentation ne signifie pas que le Dauphiné ait disparu.
Elle montre simplement que l’identité historique s’est superposée à d’autres appartenances.
Le meilleur exemple est peut-être le nom du grand quotidien régional, Le Dauphiné Libéré, fondé en 1945. Son aire de diffusion a longtemps largement dépassé les limites de l’ancienne province, mais son nom montre à quel point le terme « Dauphiné » reste capable d’identifier tout un espace alpin et rhodanien.
L’histoire du Dauphiné oblige également à regarder différemment la France.
Lorsqu’il lui est transmis en 1349, le territoire ne disparaît pas immédiatement dans le royaume. Il conserve ses privilèges, ses institutions et sa capitale. Il donne même à l’héritier de France un titre que celui-ci portera pendant des siècles.
Nos frontières contemporaines rendent parfois cette géographie difficile à imaginer.
Pourtant, elle explique énormément de choses : les forteresses, les routes, les langues, les architectures et jusqu’aux différences culturelles que l’on rencontre aujourd’hui entre Grenoble, Valence, Gap et Briançon.
Alors, y a-t-il des dauphins dans le Dauphiné ?
Oui, finalement.
On en trouve sur les vieux blasons, sur les façades et dans les livres d’histoire. Ils ont donné leur nom à des princes, puis aux héritiers des rois de France. Mais le plus intéressant n’est peut-être pas de savoir où sont passés les dauphins.
C’est de découvrir que le Dauphiné lui-même est toujours là, caché sous la carte administrative de la France contemporaine.
Crédits Photo:
Carte Dauphiné: Oie blanche, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/61/Carte_du_Dauphin%C3%A9.svg
Blason Dauphiné: Fauntleroy, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/24/Blason_Dauphins_du_Viennois.svg
Musée Vizille: Isere-culture, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/26/Domaine_de_Vizille_-_Mus%C3%A9e_de_la_R%C3%A9volution_fran%C3%A7aise.jpg
Gratin Dauphinois: Benoît Prieur, CC0, via Wikimedia Commons // https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9f/Gratin_Dauphinois_%C3%A0_l%27Auberge_Rouge_%28Saint-Maurice-de-Beynost%29.JPG
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